RFI : « Notre patience a ses limites », a dit vendredi matin le ministre pakistanais de la Défense, parce que ça fait des mois que cela dure.
Didier Chaudet : Exactement, ça fait des mois. Il y a eu des possibilités de dialogue via notamment la Turquie et le Qatar. Mais le problème est resté le même. Des talibans pakistanais basés en Afghanistan frappent au Pakistan encore et toujours. Il y a aussi le risque de l’État islamique au Khorassan. Il y a des groupes jihadistes qui se trouvent en Afghanistan, tel que c’est mis en avant, en tout cas par les Pakistanais. Il y a une crainte sur la frontière afghano-pakistanaise. Il y a une insécurité pour le territoire pakistanais. Et ce mois de février, il y a eu des attaques, à tel point qu’il y a eu un désir de répondre une bonne fois pour toutes du côté d’Islamabad.
Comment expliquer cette intensification aujourd’hui, à ce moment précis ?
Tout simplement parce que, depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021, les Pakistanais ont attendu qu’il y ait un apaisement à la frontière qui n’est jamais venu. C’était en partie une erreur de leur part de croire que les talibans afghans pourraient avoir une bonne relation avec eux.
Mais les choses se sont vraiment développées pour le pire ces deux dernières années, avec une montée en puissance des talibans pakistanais qui veulent faire en Afghanistan, en tout cas dans les zones pachtounes du Pakistan, ce qui a été fait par les talibans afghans en Afghanistan. C’est une lutte existentielle pour le Pakistan dans ses frontières actuelles.
Les attaques, que dénonce Islamabad, sont perpétrées par des talibans pakistanais qui seraient abrités par l’Afghanistan, ce que Kaboul dément. C’est une accusation crédible ?
C’est une accusation totalement crédible, parce que les talibans pakistanais ont soutenu les talibans afghans par le passé. Ils ont une approche un petit peu différente. Les talibans pakistanais ont toujours voulu cibler Islamabad, mais leurs combattants pouvaient passer d’un groupe à l’autre.
De fait, on retrouve des points communs forts entre les talibans afghans et les talibans pakistanais. Un nationalisme pachtoune, une possibilité d’accepter des jihadistes étrangers, le fait de ne pas reconnaître la frontière afghano-pakistanaise qui est issue du grand jeu russo-britannique et de l’invasion britannique de l’Asie du Sud. En bref, les liens existent, sont forts, sont avérés entre les talibans afghans et les talibans pakistanais. Les talibans afghans auraient pu réfréner les talibans pakistanais. Ils n’ont pas réussi à le faire pour différentes raisons. Et aujourd’hui, le Pakistan est arrivé à bout. Il doit gérer la situation sécuritaire d’une façon ou d’une autre.
Il y a eu des tentatives pour apaiser ces tensions. Il y a eu un cessez-le-feu conclu en octobre 2025, sous la médiation du Qatar et de la Turquie. Le Pakistan accusait déjà à l’époque l’Afghanistan d’orchestrer des attentats sur son sol. C’était donc inévitable d’en arriver là ?
C’était inévitable, et en partie parce que ce n’est pas Kaboul qui voudrait véritablement organiser la chose, mais il y a un certain nombre de forces à Kaboul qui n’ont pas de problème avec ces actions antipakistanaises, qui sont antipakistanaises elles-mêmes. Encore une fois, ils ne reconnaissent pas la frontière afghano-pakistanaise.
Mais il y a aussi une difficulté du régime de Kaboul à tenir ces forces. Et s’ils les répriment, ils ont le risque de voir ces forces se retourner contre le nouveau régime. Nouveau régime qui est fort en Afghanistan, mais qui a du mal à se stabiliser, qui reste isolé de par le monde, qui a une situation économique difficile et qui pourrait être déstabilisé assez vite sous certaines conditions.
Le Pakistan est une puissance dotée de l’arme nucléaire, qui dit donc officiellement déclarer la guerre aujourd’hui. Est-ce que l’Afghanistan a les moyens de la mener et d’y faire face ? Le soutien récent de l’Inde, pour l’instant diplomatique à Kaboul, peut-il se traduire en soutien militaire, par exemple ?
Jusqu’à un soutien militaire, ça irait quand même très loin pour l’Inde elle-même. D’autant plus que ces dernières tensions militaires entre Inde et Pakistan ne sont pas allées autant en sa faveur que New Delhi l’aurait voulu. Bien sûr, il va y avoir des pressions, mais ils n’iront pas forcément jusqu’à l’action militaire.
De la même manière, les Pakistanais ont l’arme nucléaire, c’est vrai, mais n’utiliseront pas l’arme nucléaire contre l’Afghanistan, ce serait disproportionné. Par contre, ils ont la capacité militaire de frapper fort en Afghanistan. Ils ont aussi la capacité d’aider une résistance afghane qui n’a pas réussi à émerger seule à apparaître dans le corridor du Wakhan, ce petit territoire qui relie l’Afghanistan à la Chine, qui bloque le Pakistan dans ses relations avec l’Asie centrale. Il y a un intérêt pour ce territoire à Islamabad depuis des années. Il se pourrait que lors d’une action militaire, ce territoire soit pris et serve de base à une résistance afghane qui a toujours été antipakistanaise, mais qui, ces deux dernières années, a commencé à parler à Islamabad.
Les bilans sont encore un peu flous, on parle déjà de victimes. Il va forcément y avoir un impact humanitaire aussi à ce conflit.
Hélas, oui, parce que l’Afghanistan est dans une situation tellement compliquée qu’il ne peut pas se défendre face à une force comme le Pakistan. La seule chose qu’on peut espérer, c’est voir une communauté internationale, ou en tout cas certains pays clés, agir pour apaiser les choses au plus vite. La guerre a été évoquée, mais elle n’a pas à devenir une réalité dans les semaines à venir. En tout cas, si la Russie, la Chine ou les États-Unis agissent, on pourra peut-être éviter le pire.





