ENTRETIEN. Sommet en Chine : « C’était impensable il y a encore peu, jusqu’à ce que Trump pousse l’Inde dans les bras de Moscou et Pékin… »

Médias & Interventions
Didier CHAUDET
3 septembre 2025
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Les présidents russe, chinois et indien se sont affichés ensemble, avec de nombreux chefs d’État asiatiques à l’occasion d’un sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Tianjin, en Chine, un événement diplomatique important que décrypte pour La Dépêche le géopolitologue Didier Chaudet.

La Dépêche du Midi : Une rencontre entre une vingtaine de dirigeants a eu lieu les 31 août et 1er septembre dernier en Chine, quel regard portez-vous sur ce sommet « anti Occident »?

Didier Chaudet, géopolitologue associé à l’Observatoire de la Nouvelle Eurasie : C’est une rencontre importante, le fait majeur est de voir l’Inde, la Russie et la Chine dialoguer de façon amicale. C’était impensable il y a encore peu, jusqu’à ce que Trump pousse l’Inde dans les bras de Moscou et Pékin… Ce sommet est le résultat de mois de travail de la diplomatie russe pour associer ces grandes puissances malgré leurs divergences majeures (la nouvelle route de la soie, des frontières contestées, la question du Pakistan). Comme dit un proverbe chinois, ‘il ne peut pas y avoir deux tigres dans la même montagne’.

Comment comprendre ce changement d’attitude de l’Inde, historiquement proche des États-Unis ?

Depuis Clinton, et surtout George W. Bush, l’Inde a été un pilier de la politique américaine en Asie pour contrer la Chine. Ce partenariat a perduré sous tous les présidents, y compris avec Modi, malgré son nationalisme hindou. Mais Trump a bouleversé la donne avec ses tarifs douaniers et son absence de soutien lors de la dernière crise Inde – Pakistan. Il faut rappeler que l’Inde a toujours eu de bonnes relations avec l’Iran, mais au nom de sa coopération avec les USA, Modi a tourné le dos à Téhéran ces derniers mois. Les Iraniens, longtemps proches des Indiens, ont été abandonnés « en rase campagne », l’Inde s’est ainsi privée d’un allié régional, pour rester dans la ligne indo-américaine. Mais Trump a fait quelque chose qui a pris encore une fois tout le monde par surprise, et qui est un point de vue purement géopolitique irrationnel.

Comment cela a-t-il affecté l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) ?

Jusqu’à récemment, l’intégration de l’Inde et du Pakistan rendait l’OCS fragile. Mais avec la politique de Trump, l’Inde remet en question son alignement sur l’Occident et cherche un équilibre. La Russie a réussi à s’imposer comme médiateur, et la Chine a saisi l’occasion pour montrer de la bonne volonté, notamment en condamnant une attaque terroriste au Cachemire (ce qui n’avait pas été fait en juin).

Peut-on parler d’une victoire pour Moscou et Pékin ?

Oui. La Russie peut se féliciter d’avoir rapproché l’Inde et la Chine, au moins symboliquement. La Chine, de son côté, avance son projet de banque de développement de l’OCS, destinée à renforcer le multilatéralisme et à réduire la dépendance au dollar. L’Inde y gagne aussi : elle a pu manifester son mécontentement envers l’Occident et renouer avec une tradition diplomatique de non-alignement.

Trump est l’ennemi commun ?

Oui, en quelque sorte. Tous se sentent agressés à différents niveaux par Washington. Trump a assumé une logique de « seconde guerre froide » contre la Chine. Les Russes, eux, accusent l’Occident depuis l’Ukraine.

Quel impact tout cela peut-il avoir sur la guerre en Ukraine ?

L’impact sera indirect. Les Chinois comprennent la position russe mais n’approuvent pas l’usage de la force, qui déstabilise le monde. Les Russes, en revanche, se sentent moins isolés grâce à ce type de forums, où ils trouvent une communauté eurasiatique à l’écoute.

Peut-on envisager une coopération militaire comme avec la Corée du Nord ?

Non. Ce serait suicidaire pour la Chine comme pour l’Inde. Certains États continueront peut-être à jouer avec les sanctions pour profiter économiquement, mais pas question d’alliance militaire. Les pays d’Asie centrale, par exemple, critiquent fermement la politique russe en Ukraine.