Entre le Pakistan et l’Inde, l’escalade de violences se poursuit. Le conflit a viré à l’affrontement militaire dans la région du Cachemire. Les acteurs internationaux craignent une guerre ouverte entre les deux puissances nucléaires. Didier Chaudet, géopolitologue associé à l’Observatoire de la nouvelle Eurasie, spécialiste de l’Asie, décrypte la situation pour La Dépêche du Midi.
La Dépêche du Midi : Quel regard portez-vous sur la situation actuelle entre l’Inde et le Pakistan ? Faut-il s’inquiéter ?
Didier Chaudet : Ce qui se joue là, c’est un drame annoncé. On savait que, dans la région du Cachemire, les tensions n’avaient jamais disparu. D’un côté, vous avez une Inde marquée par une forme d’extrémisme, un hindouisme politique. De l’autre, un Pakistan en pleine crise politique, qui n’a jamais connu le développement de l’Inde, qui se sent persécuté entre les talibans (en Afghanistan), la menace indienne, et des séparatismes internes comme celui des Baloutches.
En vérité, les deux pays étaient « mûrs » pour une crise de cette ampleur. C’est au Cachemire – l’une des régions les plus militarisées au monde – qu’elle a explosé. C’est un peu « l’Alsace et la Lorraine » de ces deux pays.
Certaines voix parlent de la crise la plus grave depuis deux décennies : partagez-vous ce constat ?
Oui, la tension est montée crescendo ces vingt dernières années. Il y a eu l’attaque du Parlement indien en 2001, puis celle de Mumbai en 2008. À chaque fois, l’Inde a réagi avec retenue. À la suite de l’attentat terroriste contre un camp de l’armée indienne en 2016 et de l’attaque contre un convoi militaire indien en 2019, New Delhi a durci sa réponse. Et aujourd’hui, avec l’attentat du 22 avril, on atteint un nouveau palier de violences. Pourquoi ? Sans aucun doute parce que cette attaque a ciblé des civils.
Cet attentat a-t-il marqué un point de rupture ?
Clairement. Il montre que la situation au Cachemire reste explosive. Le groupe responsable qui a revendiqué cette attaque, le Front de la Résistance, est apparu en 2019. Il se présente comme non religieux, pour échapper à l’étiquette djihadiste, mais beaucoup de ses membres viennent de groupes islamistes soutenus par le Pakistan depuis les années 1990. La région est une cocotte-minute. Entre la politique identitaire hindoue du centre indien et une population musulmane locale marginalisée, les tensions sont inévitables.
Le vrai problème, c’est qu’on oublie souvent un troisième acteur : la population kashmirie, qui ne se retrouve ni dans l’approche d’Islamabad ni dans celle de New Delhi.
Le risque d’escalade nucléaire est-il réel ?
L’analyse occidentale consisterait à penser que l’on peut éviter le pire dans cette situation-là, que les acteurs qui sont impliqués dans ce conflit vont rester rationnels en évitant le conflit nucléaire. À plusieurs reprises, l’histoire nous a montré que l’on pouvait se tromper. Le dérapage survient généralement quand deux pays se considèrent comme irréconciliables. C’est le cas de l’Inde aujourd’hui, qui affirme que le dialogue bilatéral n’est pas possible. Résultats : Islamabad et New Delhi évoquent sans détour la possibilité d’une guerre ouverte. L’arme nucléaire est intégrée à la stratégie de ces deux puissances.
Que peuvent faire les grandes puissances internationales ?
Il faut intervenir vite : que ce soit en Inde ou au Pakistan, les politiques et les groupes extrémistes appellent à la confrontation. Dans ce conflit, le temps joue contre la paix. Sur le plan international, l’administration Trump reste en retrait car elle considère l’Inde comme un allié potentiel contre la Chine. L’Europe elle, n’a pas d’influence. La France est proche de l’Inde… mais n’a pas de liens suffisamment forts avec le Pakistan.
Paradoxalement, une implication de la Chine, au profit du Pakistan, pourrait imposer un équilibre de la terreur. L’Inde ne peut pas mener une guerre sur deux fronts : des tensions à la frontière himalayenne pourraient mettre en péril ses intentions militaires au Cachemire. Pékin pourrait forcer les deux puissances à négocier. C’est cynique, mais c’est peut-être la meilleure chance de résoudre ce conflit.





