Ce vendredi 4 avril se tient à Samarcande, en Ouzbékistan, un sommet inédit entre l’UE et l’Asie centrale. Autour de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et du président du Conseil, Antonio Costa, il réunit les dirigeants d’Ouzbékistan, du Kazakhstan, du Kirghizstan, du Tadjikistan et du Turkménistan. Avec la guerre en Ukraine et l’incertitude autour du lien transatlantique, l’UE multiplie les efforts pour diversifier ses partenariats et cherche à renforcer ses liens politiques et économiques avec cette région qu’elle a longtemps délaissée.
L’Asie centrale, composée d’États issus de l’empire soviétique, est souvent perçue comme un carrefour entre l’Orient et l’Occident, tiraillée entre la Russie et la Chine, qui y cultivent leurs intérêts. L’Europe, longtemps restée en retrait, cherche désormais à peser. La guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie redessinent les cartes.
« Nous vivons dans un monde de chaos et de fragmentation, où la seule solution possible pour l’UE est de renforcer les partenariats pour la paix et la prospérité. Dans un monde multipolaire, un engagement plus actif et ciblé est nécessaire. Le premier sommet UE-Asie centrale contribuera à renforcer nos engagements pour garantir ensemble la paix, la stabilité et le progrès durable », a écrit le président du Conseil européen, António Costa, avant le sommet.
Sécurité
Parmi les défis communs : la sécurité et la lutte contre le jihadisme. Des ressortissants centrasiatiques ont commis des attentats à la fin de la décennie 2010, en Russie, à Stockholm ou Istanbul, rappelle Michaël Levystone, doctorant au Centre de Recherche Europes-Eurasie (CREE) à l’Inalco et cofondateur de l’Observatoire de la Nouvelle Eurasie (ONE), pointant « un enjeu, un défi commun absolument majeur ».
Mais les questions de sécurité ne se cantonnent pas au terrorisme islamiste. La sécurité énergétique est aussi une préoccupation de taille. L’accès sécurisé et diversifié aux sources d’énergie et aux ressources critiques est au cœur de l’agenda européen.
Dans le contexte de tensions avec la Russie, « on a besoin d’autres sources d’approvisionnement en matière de pétrole, par exemple. Or, le Kazakhstan est un fournisseur très important pour des pays comme l’Espagne, l’Allemagne ou l’Italie ; l’uranium pour la France », explique Michaël Levystone.
L’Asie centrale et en particulier le Kazakhstan et l’Ouzbékistan sont riches en minerais, terres rares et métaux stratégiques comme le lithium ou le cobalt, avec des territoires qui restent à explorer. Il y a aussi au Kirghizstan et au Tadjikistan « un certain nombre de gisements qui ne demandent qu’à être explorés et sans doute exploités. Le Turkménistan reste un point d’interrogation sur la carte, avec peut-être des réserves dans le golfe de Kara-Bogaz-Gol sur la mer Caspienne », note le doctorant du CREE, pointant les difficultés d’accès à ce pays très autoritaire et fermé. Le mois dernier, le commissaire chargé des partenariats extérieurs, Joseph Sikela, a signé un partenariat de 3 millions d’euros avec le Kazakhstan dans le domaine des matières premières critiques et des terres rares.
L’Asie centrale, « une sorte de plaque tournante pour les échanges commerciaux »
Région enclavée, très continentale, confinée entre de grandes puissances, l’Asie centrale « est redevenue du fait même de ce confinement une sorte de plaque tournante pour les échanges commerciaux, entre l’Est et l’Ouest, mais aussi entre le Nord et le Sud, puisque la Russie redéploie une partie de ses exportations qu’elle ne peut plus destiner au marché européen, vers les pays amicaux, comme elle les appelle, tels que l’Asie centrale, mais aussi l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde », explique Michaël Levystone.
Dans ce contexte, l’initiative Global Gateway, lancée par la Commission européenne en 2021, dans le but de promouvoir les investissements en infrastructure et de renforcer les liens économiques et commerciaux entre l’Europe et d’autres régions du monde, trouve sa place en Asie centrale. En amont de ce sommet de Samarcande, le commissaire européen chargé des partenariats internationaux, Jozef Síkela, a effectué une visite dans les cinq pays d’Asie centrale, marquée par la signature de plusieurs accords visant à renforcer cette stratégie, sorte de pendant européen à l’initiative chinoise de la Belt and Road Initiative (BRI).
Dans la région, elle a défini quatre secteurs clés : les transports, les matières premières, la connectivité numérique et l’énergie durable. « Pour les Européens, il y a un coup à jouer en matière de connectivité, notamment au niveau de la Caspienne et plus singulièrement au Kazakhstan, où il existe une volonté de contourner le territoire russe pour faire transiter les exportations pétrolières kazakhstanaises à destination des consommateurs européens via le Caucase et la Turquie », note Michaël Levystone. « La connectivité, tout ce qui a trait aux infrastructures de transport, la logistique, les routes, les voies ferroviaires connaît un boom en Asie centrale », explique-t-il.
« Lâcher du lest »
L’Union européenne est le plus grand investisseur en Asie centrale. Elle y représente plus de 40% des investissements directs étrangers au cours des dix dernières années et est en concurrence avec deux autres grands acteurs de la région : la Russie, culturellement et économiquement bien implantée, et la Chine. Ces deux pays, qui considèrent l’Asie centrale comme leur sphère d’influence, redoutent, en plus de la concurrence économique que représente l’UE, « un risque de changement de régime véhiculé par les acteurs occidentaux en général, à travers ces idéaux libéraux démocratiques qui peuvent lever les foules, comme cela s’était produit au Kirghizistan en 2005, théâtre de la seule révolution de couleur d’Asie centrale », explique encore Michaël Levystone.
Moscou et Pékin sont moins regardants sur les questions de respect des droits de l’homme et de démocratie que l’Union européenne. « En fait, les Russes et les Chinois voient même d’un bon œil le fait d’avoir des pouvoirs autoritaires, très personnels, très répressifs, dans cette région, parce que c’est un gage de stabilité sur le plan politique, sur le long terme », souligne Michaël Levystone. Mais en adoptant une nouvelle stratégie de rapprochement avec l’Asie centrale à partir de 2019, l’UE a aussi changé d’approche et opte désormais pour le pragmatisme, note le cofondateur de l’Observatoire de la nouvelle Eurasie : « C’est vrai que l’Union européenne était un petit peu donneuse de leçons à expliquer qu’il fallait démocratiser des régimes qui le sont très peu. »
En début de semaine, Amnesty International a publié un communiqué appelant à placer la « protection des droits humains et la sauvegarde de la société civile dans les pays d’Asie centrale […] au cœur du tout premier sommet UE-Asie centrale ». « L’Asie centrale arrive à un moment crucial où l’Union européenne cherche à renforcer ses liens politiques et économiques avec cette région », note l’ONG. « Les progrès sur le long terme ne dépendront pas seulement de la diplomatie, des investissements et du commerce – ils nécessitent également le respect des droits humains et un espace suffisant laissé à la société civile pour se développer et agir librement et sans crainte. »
La question sera peut-être évoquée par les responsables européens à Samarcande, mais probablement en sourdine « au regard des enjeux économiques, du contexte géopolitique et de l’intérêt mutuel des Européens et des Centrasiatiques à travailler ensemble », pronostique Michaël Levystone, pointant « d’autres sujets de dialogue et de coopération extrêmement importants, qui valent la peine qu’on les priorise par rapport à d’autres questions sur lesquelles, malheureusement, un certain nombre de dirigeants centrasiatiques ne semblent pas prêts à lâcher du lest ».





