Pourquoi Moscou se rapproche des Talibans

Médias & Interventions
Didier CHAUDET
22 avril 2025

Jeudi dernier, la Cour suprême de Russie a acté le retrait des talibans de la liste des organisations terroristes — une désignation en vigueur depuis 2003.

Une décision qui vise à renforcer la coopération en matière sécuritaire, mais aussi à permettre un partenariat économique et à ouvrir plus largement la Russie vers l’Asie du Sud-Est. Avec donc quelles conséquences ?

Une décision prévisible depuis plusieurs mois ?

Pour Didier Chaudet, c’est une décision à laquelle on pouvait s’attendre dès la décision de Vladimir Poutine de « reclassifier les entités qui ne se montrent plus terroristes » à la fin 2024, sans doute en pensant déjà aux talibans. Mais il précise qu’il s’agit d’un « délisting temporaire », en ayant « compris qu’il y a une logique générale dans leur région, en Asie centrale en particulier, qui pousse à miser sur les talibans pour l’instant » : « Donc on est dans une logique d’adaptation du régime en place pour pouvoir coopérer avec lui sur des questions économiques et sur des questions sécuritaires. » Didier Chaudet affirme que cette décision est prise dans une logique d’intérêt pour la Russie.

Quel intérêt la Russie a-t-elle dans cette déclassification ?

Un premier point est que la Russie considère les talibans comme des potentiels alliés dans la lutte contre le terrorisme, puisque du point de vue des Russes, « est terroriste celui qui menace vos citoyens et vos intérêts, ce qui n’est pas le cas des talibans ». Concernant les intérêts économiques, l’Afghanistan peut constituer un pont commercial pour la Russie vers l’Asie du Sud : une fois ce pont pacifié, les Russes pourraient vendre du gaz liquéfié. Dans l’autre sens, l’Afghanistan pourrait permettre à la Russie de retrouver l’accès à certains produits, en contournant les sanctions imposées au pays depuis le lancement de la guerre en Ukraine en 2022.

Vers une reconnaissance officielle du régime des talibans ?

Cette alliance n’a rien d’évident si l’on regarde l’histoire des relations entre les deux pays, notamment avec une guerre de dix ans lancée en 1979. Didier Chaudet raconte qu’avant même l’arrivée au pouvoir des Talibans, la reconstruction d’un respect entre la Russie et l’Afghanistan était en cours, grâce au travail des ambassades et des acteurs privés russes. Mais aujourd’hui, la Russie est clairement dans une reconstruction de sa stratégie dans la région. Du côté des talibans, l’intérêt est de mener une « diplomatie des petits pas », pour « continuer un rapprochement, et obtenir une semi-reconnaissance ou une reconnaissance officieuse des talibans » : « Les talibans ont compris qu’ils ne seraient pas reconnus demain par les grandes puissances occidentales, mais que s’ils pouvaient au moins être reconnus par l’environnement régional et un bloc anti-occidental, cela pourrait leur arranger les choses d’un point de vue économique. »