© Reuters, Maxim Shemetov.
Alors que la Russie a officiellement reconnu ce jeudi l’Émirat islamique instauré par les Talibans en Afghanistan, Kaboul salue une « décision courageuse » qui sera « un exemple pour les autres ». Cette décision pourrait bien influencer la région.
Une victoire pour les Talibans. La Russie est officiellement devenue le premier pays à reconnaître l’Émirat islamique instauré par les Talibans en Afghanistan, une décision qualifiée de « courageuse » par Kaboul.
« Cette décision courageuse sera un exemple pour les autres. […] Maintenant que le processus de reconnaissance a commencé, la Russie a été en avance sur tout le monde », a déclaré le ministre afghan des Affaires étrangères, Amir Khan Muttaqi, au cours d’une rencontre avec l’ambassadeur russe à Kaboul, Dmitri Jirnov, selon une vidéo diffusée sur X.
Pourtant, cette nouvelle s’inscrit dans une continuité diplomatique engagée ces dix dernières années par la Russie, non pas basée sur une quelconque amitié avec le pouvoir islamique, mais concernant des intérêts de circonstance bien définis.
Une logique qui se mesure sur plusieurs années
Les Talibans sont revenus au pouvoir en 2021 après avoir renversé le gouvernement soutenu par les Occidentaux et ont imposé à la population afghane une version austère de la loi islamique. Si, depuis, le pays est largement isolé, sanctionné économiquement par la communauté internationale, la Russie y a néanmoins toujours gardé un point d’ancrage.
« La diplomatie russe avait fait le pari d’un dialogue pragmatique avec les Talibans dès 2014, année qui marque une double évolution dans les relations russo-occidentales : cassure à l’Ouest, du fait de l’annexion de la Crimée par Vladimir Poutine ; retrait graduel des forces américaines d’Afghanistan annoncé par Barack Obama, incitant la Russie à s’investir bien davantage sur le dossier afghan », analyse auprès de CNEWS Michaël Levystone, co-fondateur de l’Observatoire de la Nouvelle Eurasie (ONE) et doctorant au Centre de Recherche Europes-Eurasie (CREE) de l’INALCO.
« La Russie s’est imposée comme la puissance diplomatique en pointe, avant-gardiste sur le dossier afghan, sur fond de retrait militaire américain d’Afghanistan »
Et au fil des mois, le Kremlin a accéléré son rapprochement les Talibans, notamment en organisant des conférences pour la paix afghane à Moscou, avec les Chinois et autres acteurs de la région, ou encore en les invitant en 2022 au Forum économique international de Saint-Pétersbourg. Mais le « signe avant-coureur très fort de ce qui allait se produire » selon l’expert, reste le fait que la Russie a enlevé les Talibans de sa liste des organisations terroristes en avril dernier, laissant ainsi présager une reconnaissance plausible de l’Émirat islamique.
Mais alors pourquoi maintenant ? Si aucune piste ne semble parfaitement établie, suggérant qu’il s’agirait simplement d’une suite « logique » des choses entre la Russie et les Talibans, la question du timing avec les récentes frappes aériennes israéliennes et américaines en Iran pose question. La reconnaissance du régime taliban pourrait viser à réinsérer la Russie comme une puissance diplomatique de premier ordre dans le champ sud-asiatique au sens large, elle qui s’est manifestée par une relative passivité durant les événements du mois de juin.
La lutte contre Daesh comme intérêt commun
L’adage : « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis » trouve parfaitement à s’appliquer s’agissant des relations entretenues par Moscou avec les Talibans. En effet, l’objectif est clair selon la diplomatie russe : « Continuer à aider Kaboul à renforcer la sécurité régionale et à lutter contre les menaces du terrorisme », faisant référence à la lutte contre l’État islamique-Province du Khorassan (EIPK), branche afghane de l’État islamique apparue en 2015, et qui a perpétré deux attentats dévastateurs à Kerman (Iran) et à Krasnogorsk (Russie) en début d’année 2024.
La « lutte contre les trafics de drogue » constitue elle-même un axe fort des coopérations russo-talibanes, qui recoupent également l’« approfondissement des liens dans les domaines de l’éducation, du sport, de la culture et dans le domaine humanitaire ».
« Aucun pays d’Asie centrale n’a intérêt à ce que l’Afghanistan s’effondre, qu’il soit dirigé ou non par des Talibans, au risque d’une bombe migratoire ou terroriste », a commenté l’auteur de L’Asie centrale en 100 questions (paru chez Tallandier en mai 2025).
Une reconnaissance élargie dans la région ?
Maintenant que la Russie a reconnu l’Émirat islamique instauré par les Talibans en Afghanistan, certains autres pays de la région pourraient lui emboîter le pas.
« La situation va être très intéressante à observer au niveau régional : vous avez des pays qui avaient précédé la Russie pour avoir retiré de leur propre liste des organisations terroristes, avant le printemps 2025, les Talibans, tels que le Kazakhstan et le Kirghizstan, et d’autres qui ont des ambassadeurs talibans sur leur sol, comme la Chine, les Émirats arabes unis et le Pakistan. Cela peut avoir un effet d’entraînement sur ces pays-là », a estimé l’expert.
« Comme ils considèrent que les Talibans ne sont pas des terroristes, la prochaine étape serait qu’ils les reconnaissent. »
« D’autant que le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Chine et le Pakistan font partie de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), au sein de laquelle la Russie a prêché pour sa paroisse en essayant d’assouplir les positions des uns et des autres alors que certains étaient opposés à tout échange avec les Talibans, à l’instar de l’Iran et l’Inde », a-t-il poursuivi, avant d’ajouter que « ce sont deux pays qui entretiennent aujourd’hui un dialogue politique très pragmatique avec les Talibans ».
Ces derniers pourraient ainsi être présents à nouveau dans les grands rendez-vous régionaux et espérer de nouvelles coopérations pour faciliter les échanges économiques, à l’heure où les sanctions occidentales accablent de plus en plus la Russie qui aurait tout à gagner en pérennisant de nouveaux partenariats.





