Une « zone Schengen » en Asie centrale ?

Médias & Interventions
Michaël LEVYSTONE
14 mars 2025

Jeudi 13 mars 2025, le Kirghizstan et le Tadjikistan ont signé un accord frontalier crucial pour la stabilité de la région. Un renforcement de la coopération après des décennies de tensions en Asie centrale, surtout entre deux pays qui se sont affrontés en 2021 et 2022. Le président de la République kirghize, Sadyr Japarov, appelle désormais à créer un espace de libre circulation dans la zone. Depuis une décennie, les liens se resserrent entre les pays centrasiatiques, explique Michaël Levystone, doctorant au Centre de Recherche Europes-Eurasie (CREE) à l’Inalco et co-fondateur de l’Observatoire de la Nouvelle Eurasie (ONE).

Lilia Olkinuora : Le président Sadyr Japarov a évoqué la nécessité de mettre en place un visa unique, une sorte de visa Schengen appliqué à l’Asie centrale. Ce projet est-il réalisable ?

Michaël Levystone : À l’ensemble de l’Asie centrale ? À court terme, je ne pense pas, car parmi les cinq pays de la région, le Turkménistanest très fermé. Il est très compliqué de s’y rendre, d’obtenir un visa. Je ne crois pas que les Turkmènes soient très favorables à ce type d’initiatives, même s’ils viennent de mettre en place un régime de libre-échange avec l’Ouzbékistan (une décision qu’il faut vraiment souligner pour un pays aussi difficile d’accès). Il va sans doute falloir négocier et s’armer de patience pour que ce projet de libre circulation aboutisse avec le Turkménistan.

En revanche, je suis beaucoup plus optimiste pour les autres pays de la région, le Kirghizstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan. Ce n’est pas forcément infaisable à court terme. Des régimes sans visa existent déjà entre certains de ces pays. Je pense à l’Ouzbékistan, qui avait introduit cette mesure avec le Tadjikistan, peu après l’arrivée au pouvoir du président Chavkat Mirzioïev en 2016.

Quels sont les enjeux régionaux d’une telle zone de libre circulation ?

D’abord un enjeu majeur : celui de favoriser les synergies économiques. Mais il y a aussi un enjeu humain. La libre circulation permettrait de favoriser les échanges, en abattant les frontières. Les liens ethniques transfrontaliers sont extrêmement forts. Vous avez une réalité administrative frontalière qui ne cadre pas toujours avec le paysage ethnique de l’Asie centrale.

Il y a des diasporas qui viennent de certains pays d’Asie centrale dans d’autres pays de la zone. Une telle décision s’inscrirait dans cet élan de resserrement des liens entre pays d’Asie centrale, qui a été insufflée avec l’arrivée au pouvoir de Chavkat Mirzioïev en Ouzbékistan en 2016. C’est lui qui a vraiment ouvert ce dialogue, cet esprit de bon voisinage entre pays d’Asie centrale.

Quel serait l’enjeu de cette ouverture pour les acteurs internationaux ?

Du point de vue des acteurs extérieurs, ce qui est intéressant, c’est d’avoir accès à l’ensemble de l’Asie centrale. C’est vraiment un carrefour stratégique, entre la Russie au nord, la Chine et surtout sa région du Xinjiang à l’est, l’Afghanistan au sud et un pays comme l’Iran à l’ouest. D’ailleurs, les Israéliens ont inauguré une ambassade à Achkhabad, la capitale du Turkménistan, située à quelques dizaines de kilomètres à peine de la frontière avec l’Iran.

Donc, cet élan d’ouverture de l’Asie centrale au reste du monde peut bénéficier à des acteurs extérieurs qui auraient envie de collecter des informations sur ces différents pays, notamment pour continuer à voir ce qu’il s’y passe et anticiper certaines évolutions. Je pense par exemple aux États-Unis par rapport à l’Afghanistan.

Pourquoi l’accord frontalier signé entre le Kirghizstan et le Tadjikistan est-il historique ? 

C’est un accord authentiquement historique parce qu’il permet de mettre un point final à des hostilités frontalières qui remontent à une trentaine d’années. Ce sont deux pays qui partagent à peu près 1 000 km de frontières dans la vallée de Ferghana, une zone stratégique en Asie centrale : la plus peuplée, celle qui compte le plus de terres arables, des ressources hydriques et des peuplements kirghizes, tadjiks et même ouzbeks très entremêlés. Tout ce cocktail avait quelque chose de très explosif. Il a donné lieu à une vraie guerre interétatique, la seule de l’histoire de l’Asie centrale indépendante, entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, au printemps 2021 et à la fin de l’été 2022.

Une fois encore, avec cet accord, on est dans cette logique vertueuse d’apaisement, d’adoucissement des relations entre les cinq pays d’Asie centrale. Cet accord démontre une volonté de faire face à un ordre mondial extrêmement fragmenté. Un ordre régional fragmenté même pour l’Asie centrale puisque c’est une région qui est située à proximité immédiate de l’Afghanistan, sous la férule des talibans depuis août 2021 et dont l’économie est plus ou moins directement affectée par le conflit russo-ukrainien.