Diplomatie américaine: la fin de l’influence du « Blob »?

Billets de l'Observatoire
Didier Chaudet
20 mars 2026
Donald Trump nesting dolls on red textile

Le mot « Blob » est peu connu en France, mais il est immédiatement compris par toute personne intéressée par le débat américain sur les questions internationales. Il a été inventé un membre de l’administration Obama, Benjamin Rhodes. La création d’un tel mot, associant ensemble bien des voix s’exprimant avec autorité, à Washington, sur les questions de politique étrangère, était la conséquence de sa propre expérience professionnelle. En effet, travaillant alors pour Lee Hamilton, membre du Congrès pour l’Indiana, il a été très impliqué dans l’Iraq Study Group, la commission bipartisane qui a fustigé, à raison, l’incroyable incompétence des administrations Bush dans la guerre en Irak. Les résultats de cette commission ont convaincu Rhodes, mais aussi nombre de citoyens américains, que les politiciens, tout comme les « experts » qui ont voulus cette guerre, étaient de dangereux incompétents.

Aujourd’hui, on parle de Blob pour cette masse d’acteurs impliqués dans la politique étrangère américaine (think tankers, journalistes, universitaires, membres de différents ministères) qui représentent une sorte de pensée unique. On peut retrouver, dans leurs rangs, d’authentiques spécialistes comme de simples commentateurs : même celles et ceux qui ont des connaissances les font passer par des présupposés spécifiques. De même on peut trouver des néoconservateurs, des faucons réactionnaires, mais aussi des libéraux au sein du Blob, à partir du moment où ils adhèrent aux six croyances que voici :

  • L’exceptionnalisme américain, c’est-à-dire l’idée selon laquelle les États-Unis ne sont pas un pays comme les autres : c’est la « nation indispensable », comme l’affirmait Madeleine Albright ;
  • Le monde est fondamentalement dangereux…
  • … comme le monde est dangereux, et que l’Amérique est la nation indispensable, il faut son intervention pour stabiliser le monde. En bref, l’hégémonie américaine est nécessaire et justifiable.
  • Il est important que les décideurs américains préservent la crédibilité du pays : ce qui signifie une quasi-impossibilité de ne pas être un interventionniste à l’international
  • Le « syndrome de Munich » : apaiser un régime autoritaire n’a aucun sens, tout dictateur est Hitler, Hitler ne peut être stoppé par la diplomatie.
  • Les compétiteurs des Américains sont vus comme des partisans de la Realpolitik la plus dure, qui en ferait des révisionnistes en relations internationales, c’est-à-dire des ennemis du statu quo.

La première croyance est en fait fondatrice de la vision que les Américains ont pu avoir d’eux-mêmes depuis la victoire de la Révolution contre les Britanniques. Le Blob conçoit d’abord le monde avec les lunettes d’un certain nationalisme, qui a fourni les arguments pour la conquête de l’Ouest, et les guerres fondatrices de son pouvoir dans les Amériques : principalement la guerre contre Mexico, en 1846-48; la guerre contre les Espagnols, en 1898 ; mais aussi les différentes interventions en Amérique latine pour imposer une tutelle de Washington/défendre les intérêts économiques américains, comme l’occupation du Nicaragua de 1912 à 1933. Cette même approche devait donner les mêmes arguments, plus tard, pour une influence prédominante ailleurs dans le monde. Ce qui, vu de l’étranger, notamment des pays du Sud ou des capitales d’États en compétition avec les Américains, ressemble furieusement à de la Realpolitik, justifié par un récit national particulier. Mais auprès de ses alliés, en Europe et en Asie, c’est un discours qui a été globalement accepté et intégré, assurant une influence américaine qui n’avait pas besoin de passer par la contrainte.

L’échec de la « guerre contre le terrorisme », et la perte du moment multipolaire, ont mis le consensus à mal. Le camp néoconservateur, au sein du Blob, dont les écrits se présentaient à la fois comme soutenant l’interventionnisme pro-démocratie, mais aussi une vision de choc des civilisations très pessimiste sur le monde non-occidental, s’est dissous face à ses contradictions, exposées par ladite guerre. L’échec de cette dernière et son coût ont rendu la critique du Blob plus commune, y compris au plus haut niveau du pouvoir.

Quand l’administration Obama refuse de se lancer dans une aventure militaire en Syrie malgré la ligne rouge posée par le président sur l’utilisation des armes chimiques, en août 2012, c’est le signal que le discours tenu par les commentateurs habituels de la politique internationale ne fait plus l’unanimité. Plus largement, la période Obama a fait accepter l’idée selon laquelle faire du « nation building » d’abord aux États-Unis était un argument valable. L’interventionnisme, notamment dans son approche libérale, n’a pas été éliminé, mais déjà, en politique étrangère, le consensus post-première guerre froide n’était plus d’actualité.

Et par son discours et ses choix en politique étrangère, le président Trump a affaibli, plus encore, le consensus qui permettait le règne du Blob. Le positionnement de la Maison Blanche rend le discours autour des « valeurs » et de la « crédibilité » totalement obsolète. C’est, clairement, la Realpolitik, sans l’excuse de la défense de la démocratie, et avec des accents huntingtoniens et identitaires, qui s’impose à Washington. Et par le fait que le président Trump reste un interventionniste, au nom de la défense de la puissance américaine tel qu’il l’a conçoit, il met son avenir politique, avec une partie de son électorat MAGA qui n’accepte pas ses implications au Moyen-Orient. Confirmant par là qu’aujourd’hui, tous les candidats à la présidence devront prendre en compte qu’il existe un électorat anti-interventionniste à prendre en compte.

Le Blob n’est pas encore mort. Mais il est plus affaibli qu’immédiatement après la guerre froide, et divisé très souvent en deux camps : les partisans de l’approche identitaire, acceptant l’idée de choc des civilisations, faisant de la direction de l’Occident la nouvelle Destinée manifeste américaine ; et les libéraux qui défendront une logique de seconde guerre froide, entre démocraties et régimes autoritaires. Ses deux camps restent unis, malgré tout, sur un sujet important : la Chine, sur lequel il est difficile, à Washington, de tenir un discours autre que manichéen.

Malgré tout, le règne du Blob n’est plus d’actualité : il y a des discours réaliste, progressiste, ou isolationiste-trumpien qui se font entendre. Et il y aussi, tout simplement, le discours apolitique des spécialistes suivant une logique d’empathie cognitive, visant à comprendre le pays étudié, quel que soit ses relations avec Washington. Parce que le rôle d’un spécialiste n’est pas d’être le Conseiller du Prince, mais d’aider à comprendre le monde tel qu’il est…

Les choix à venir de l’administration Trump, sur l’Iran et plus encore sur la rapport à la Chine, vont déterminer l’avenir de ce débat intellectuel. Si, sur ces deux pays, il fait un choix différent que celui attendu par le Blob, cela pourrait bien confirmer la division de cette tendance, et prouver qu’à l’avenir, la réflexion sur les grandes questions géopolitiques à Washington ne sera pas étouffée par un consensus. Un fait qui pourrait être vu comme un des apports clés de la seconde présidence de Donald Trump dans les livres d’Histoire et de science politique à venir.