Non, nous ne vivons pas « le retour des Empires »

Billets de l'Observatoire
Didier Chaudet
27 février 2026
President Donald Trump

Suivre les médias d’un pays est utile non pas pour s’informer, mais pour savoir dans quel « bain informationnel » se trouve une population à un moment donné. On peut s’imaginer avoir une liberté de penser totale, mais à l’époque des chaînes d’information en continu, un discours suffisamment répété peut aisément dominer le débat ; surtout s’il s’appuie sur des éléments émotionnels, des préjugés déjà largement répandus, ou une vision simple/simpliste du monde.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que le bain informationnel français, depuis la fin de la (première) guerre froide, comme celui du reste de l’Europe de l’Ouest d’ailleurs, est globalement atlantiste. Les rares critiques des abus américains, avec la guerre en Irak, les atteintes aux droits humains pendant la guerre contre le terrorisme, ou même les outrances de D. Trump dans son propre pays, sont rarement mises en avant durablement. Et bien entendu, on se refuse à voir un quelconque système ou une idéologie expliquant ces actions : on s’est plu, en Europe, à présenter W. Bush comme un simple d’esprit, et Trump comme un quasi-fou, dans les deux cas autant une insulte envers ces présidents américains qu’envers les intelligences des auditeurs de ce discours médiatique. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un « complot » : pour beaucoup de commentateurs associés à la production de l’information, une approche manichéenne du monde, qu’elle soit libérale (démocraties contre régimes autoritaires) ou conservatrice (l’Occident contre le reste du monde), a l’avantage d’être simple à comprendre, rassurante, et restant dans la logique passée d’un alignement sur la puissance américaine.

Mais voilà : la parole radicalement honnête du président Trump a délégitimisé ce discours dominant. Il promeut une politique qui défend les intérêts économiques et géopolitiques américains, sans s’embarrasser d’un narratif plaisant pour ses alliés traditionnels, en Asie et surtout en Europe. La défense des droits de l’Homme n’est même plus utilisée de façon sélective, on est face à un désir de puissance décomplexé. La question du Groenland a rendu impossible l’aveuglement volontaire d’analystes sourds à ses discours électoraux et à ses prises de position pendant son premier mandat.

D’où une évolution médiatique récente : c’est le discours autour du « retour des Empires ». Les partisans historiques du discours atlantiste ne veulent pas admettre que leur analyse n’est plus de saison. Parce que l’Amérique les déçoit, ils décident de peindre toutes les puissances sous les mêmes couleurs. Mais où sont les autres Empires ? L’administration Trump nous affirme que si les Américains ne prennent pas possession du Groenland, la Russie ou la Chine le fera. L’idée mise en avant du « retour des Empires » va dans le sens du discours trumpien tout en critiquant l’administration Trump. Pourtant, les deux pays mis en avant ne sont pas des duplicatas des États-Unis. Et même entre eux, il y a rapidement des limites aux comparaisons qui peuvent être faites.

Si on regarde la Russie, elle semble suivre une logique d’extension ethnique et culturelle, parlant d’absorber des pays slaves et orthodoxes, l’Ukraine et le Belarus. Mais elle a montré les limites de ses capacités sur le champ de bataille. En fait, le résultat de la guerre pourrait bien être la conquête d’une partie limitée de l’Ukraine, l’inimitié durable de la majorité des Ukrainiens, et la mise sous tutelle temporaire d’une Biélorussie qui se sent majoritairement proche de la Russie sans vouloir entrer en conflit avec l’Union Européenne. Par ailleurs, elle n’a pas su soutenir l’Arménie face à l’Azerbaïdjan dans le Caucase du Sud, et son discours nationaliste agressif a pu créer des tensions même avec un allié comme le Kazakhstan. Après une paix en Ukraine, il n’y a que dans les pays baltes qu’on peut craindre des perturbations russes ; perturbations qui pourraient être facilement contrées si les Européens se montrent sérieux en matière de défense et enfin indépendants dans leur politique étrangère (au moins pour les principaux pays de l’UE). On aurait pu, sans doute, éviter la situation actuelle si on avait pris au sérieux le discours de Munich de Vladimir Poutine, le 10 février 2007, faisant entendre les griefs de la Russie face au monde unipolaire. Ce discours a été renforcé par une guerre contre la Géorgie qui laissait présager celle d’Ukraine. On n’était pas face à un Empire renaissant, mais à une puissance refusant d’être sous-estimée. Encore une fois, une UE sérieuse sur l’Europe de la Défense, ferme collectivement dès la guerre russo-géorgienne de 2008, mais aussi capable d’une diplomatie d’ouverture envers la Russie, aurait pu permettre une réelle détente, évitant ainsi le pire en Europe de l’Est. La comparaison avec l’Empire américain, ici, ne fait pas grand sens : les Européens ne pourront rien faire, si, demain, Washington décide de s’imposer par la force au Groenland ; les Américains ont la capacité militaire de frapper bien loin de leurs frontières, alors que la projection russe est limitée et imparfaite ; et ils ont les moyens de mener une opération sophistiquée comme la capture du président Maduro, une action que les Russes n’ont pas pu faire contre leurs voisins récalcitrants, en Ukraine ou en Géorgie. Mettre les deux « Empires » au même niveau, ici, est donc trompeur.

Mais présenter la Chine comme un « Empire » est plus absurde encore. La critique de ce pays ressemble trop souvent à de la jalousie : on lui reproche d’avoir compris les règles de la globalisation et de les avoir tournées en sa faveur. Conquérir des marchés dans un monde libéral n’est pas de l’impérialisme. La question taïwanaise relève de l’Histoire chinoise (fermer définitivement les chapitres du « siècle de l’Humiliation et de la guerre civile chinoise ayant opposé communistes et nationalistes) et celle de la mer de Chine méridionale, d’un désir de grande puissance d’affirmer sa prépondérance dans son environnement régional. C’est la même logique qui explique les tensions à la frontière entre Inde et Chine, d’ailleurs : ici, on n’est pas face à un Empire, mais plutôt face à un État qui suit une politique classique de puissance montante. Une approche qui est d’ailleurs celle de l’Inde également, et motivant sa politique étrangère, face à Islamabad comme face à Beijing : on est face à deux puissances cherchant à s’affirmer dans leur environnement régional, comme l’on fait toutes les puissances montantes avant elle. Le discours médiatique du « retour des Empires » étant particulièrement simpliste, il oublie d’ailleurs l’Inde dans son analyse. Quoi qu’il en soit, il y a un décalage flagrant, dans les pays occidentaux, entre le discours tenu sur la Chine, et ses actions récentes. De fait, des trois grandes puissances évoquées, la Chine est la seule à ne pas avoir mené une guerre d’agression. Tout simplement parce que l’Histoire de la Chine et de son environnement régional n’est ni celui de la Russie/du monde russe, ni celui de l’Amérique du Nord. On est face à trois acteurs importants des relations internationales, mais avec des approches du monde et des objectifs futurs qui ne sont pas exactement les mêmes.

En bref, nous ne vivons pas un « retour des Empires », mais quelque chose de plus classique : une compétition entre grandes puissances, avec les États-Unis ayant la seule force de frappe militaire capable de mener une politique vraiment impériale globalement. Il ne s’agit pas d’un jugement moralisateur ici : le pays qu’Hubert Védrine appelait l’Hyperpuissance, s’il ne vit plus dans un monde multipolaire, reste toujours la première des puissances mondiales, et agit comme tel. Mettre les trois acteurs au même niveau alors qu’ils n’ont ni les mêmes objectifs (et oublier, par simplicité, l’Inde dans cette analyse) n’aide pas à comprendre le monde tel qu’il est.

Les limites du discours autour du « retour des Empires » ne fait que confirmer le besoin d’un peu plus de sérieux dans le discours géopolitique. Il y a en fait quelque chose de profondément absurde à vouloir à toute force réduire le monde à quelques schémas simplistes. Nous avons déjà eu le « choc des civilisations », l’opposition supposée entre démocraties et régimes autoritaires… on a maintenant le discours sur le « retour des Empires », potentiellement source d’erreurs pour l’analyste qui aurait la faiblesse de croire à ces raccourcis intellectuels.