La réhabilitation du Jour de la République au Kazakhstan : une réforme à sous-texte (géo)politique

Billets de l'Observatoire
Michaël LEVYSTONE
24 novembre 2025

Le 25 octobre 1990, la République socialiste soviétique (RSS) du Kazakhstan adopte une Déclaration de souveraineté. Événement majeur de l’histoire contemporaine du pays, qui en préfigure l’indépendance proclamée le 16 décembre 1991, le « Jour de la République » verra son statut calendaire subir de multiples remodelages, au fil des ans.

Sous la présidence de Noursoultan Nazarbaïev, le Jour de la République se trouve ainsi consacré en tant que fête nationale (nacionalʹnyj) en 1995, puis en tant que fête officielle (gosudarstvennyj) en 2001. En 2009, cependant, la date du 25 octobre disparaît purement et simplement du calendrier des célébrations kazakhstanaises, une décision que le chef de l’État justifie par sa volonté de valoriser davantage la Fête de l’Indépendance, précédée d’à peine quelques semaines du Jour de la République. Son successeur à la direction du pays, Kassym-Jomart Tokaïev, s’inscrit en faux contre cette mesure à l’occasion du Kouroultaï (assemblée populaire héritée des civilisations turco-mongoles) qu’il convoque à Oulytaou le 16 juin 2022. Le nouveau président kazakhstanais y propose en effet de réattribuer à la journée du 25 octobre son statut « injustement retiré » de fête nationale. Il joint l’acte à la parole dès le 29 septembre, en promulguant une loi qui entérine la réintégration du Jour de la République en qualité de fête nationale au sein d’un calendrier mettant à l’honneur la Journée de l’Indépendance en tant que fête officielle.

Plusieurs raisons pourraient avoir conduit Kassym-Jomart Tokaïev à redonner toute sa place au Jour de la République dans le calendrier national. Dans la mesure où le mois d’octobre reste sensiblement moins froid que celui de décembre au Kazakhstan, il n’est pas interdit de croire que le nouvel homme fort d’Astana ait entendu permettre aux citoyens de son pays (notamment ceux du nord) d’organiser et profiter plus aisément de manifestations publiques en plein air associées au Jour de la République, dont la très solennelle cérémonie du lever de drapeau. Il n’est pas non à exclure que l’objectif ait été, dans un calcul diamétralement opposé à celui fait par Noursoultan Nazarbaïev en son temps, de densifier le calendrier politique du pays avec des symboles autres que ceux associés, dans la mémoire collective, au 16 décembre. Cette date n’entre pas, dans l’esprit des Kazakhstanais, uniquement en résonance avec l’indépendance nationale (1991), mais également avec les crises du Jeltoksan (1986), soulèvement populaire contre le remplacement de Dinmoukhammed Kounaïev à la tête de la RSS du Kazakhstan par Guennadi Kolbine (un Russe ethnique sans lien apparent avec celle-ci), et de Janaozen (2011), grève des ouvriers de l’industrie pétrolière réprimée dans le sang.

La remise au goût du jour du 25 octobre par Kassym-Jomart Tokaïev se prête à d’autres interprétations possibles. La réapparition du Jour de la République au premier plan des grands événements à célébrer au Kazakhstan intervient sur fond d’appétence accrue, dans les discours publics, pour le « républicanisme », quelques mois après les émeutes qui ont failli provoquer un changement de régime à Astana (le « Janvier sanglant » de 2022). Rendre toute sa place, dans la scénographie politique officielle, au 25 octobre sert donc à matérialiser l’avènement promu par le pouvoir d’un « Nouveau Kazakhstan » purgé de toute réminiscence de la période Nazarbaïev. Le prédécesseur de Kassym-Jomart Tokaïev, qui se trouve privé en parallèle de son statut constitutionnel de « Premier président de la République du Kazakhstan et Leader de la nation kazakhe (Elbassy) », se voit ainsi signifier que les actes fondateurs de l’indépendance kazakhstanaise ne sauraient tous lui être attribués : si Noursoultan Nazarbaïev avait apposé sa signature à la Déclaration d’indépendance le 16 décembre 1991, tel n’avait pas été le cas de la Déclaration de souveraineté – un texte paraphé, le 25 octobre 1990, par le président du Soviet suprême de la RSS du Kazakhstan, Erik Assanbaïev.

Cette réforme du 29 septembre 2022 ne peut pas non plus être décorrélée du contexte géopolitique qui l’entoure. Échaudée par l’absence de soutien d’Astana à l’assaut qu’elle a lancé le 24 février de la même année contre l’Ukraine, la Russie renoue avec son discours anti-kazakhstanais de la période post-Crimée. Aussi, en mettant à l’honneur le jour où avait été adoptée la Déclaration de souveraineté – un texte consacrant, entre autres grands principes, l’unité, l’intégrité et l’inviolabilité de son territoire –, le Kazakhstan adresse un message assez clair à son voisin du nord. Son adhésion actuelle à un socle commun d’organisations régionales plus ou moins intégrées avec Moscou, depuis la Communauté des États indépendants (CEI) jusqu’à l’Union économique eurasiatique (UEEA), en passant par l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), ne dispense aucunement le Kazakhstan d’arrêter des décisions qu’il estime guidées par ses intérêts propres, non plus que son appartenance à un État fédéral chapeauté par la Russie (URSS) ne l’avait empêché de clamer haut et fort son droit et sa détermination à prendre son destin en main. C’est, en effet, le 25 octobre 1990 qui a formellement engagé le Kazakhstan sur la voie de l’indépendance, un cheminement jalonné par la tenue de la première élection présidentielle sur son sol le 1er décembre 1991, une désoviétisation onomastique (« République du Kazakhstan ») opérée le 10 décembre 1991, et évidemment, en point d’orgue à ce processus, l’indépendance proclamée le 16 décembre 1991.

© Le drapeau du Kazakhstan, Darkhan Kussainov, Unsplash.