Suivre la politique étrangère du Kremlin en Asie est une expérience radicalement différente de celle des spécialistes des rapports russo-occidentaux. En Asie du Sud en particulier, l’auteur de ces lignes a pu constater, au fil d’entretiens avec des diplomates et universitaires russes de passage, en Afghanistan et au Pakistan, que dans cette partie du monde, la Russie fonctionnait sans parti pris idéologique particulier. Elle est, au contraire, réaliste, flexible, acceptant même des débats internes. C’est sans doute ce qui explique l’évolution, a priori surprenante, de la réflexion russe sur l’Afghanistan, jusqu’à reconnaître officiellement, avant tout autre État, le régime des Taliban, le 3 juillet 2025. Pourquoi un tel choix ?
L’importance de la question contre-terroriste
Il s’agit d’abord d’une réponse au danger sécuritaire que représente l’Afghanistan : une donnée constante pour l’Asie centrale et la Russie, depuis un quart de siècle au moins, mais devenu un sujet brûlant.
On a oublié la pression que fit peser un groupe djihadiste comme le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) sur trois pays de la région (Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan) à la fin des années 1990, à partir de l’Afghanistan où le groupe avait été exilé en novembre 1999. Placé sous la protection du mollah Omar, le mouvement djihadiste a pu pénétrer les territoires kirghiz et ouzbek en août et septembre 2000. À cette période, pour certains en Asie centrale, le but du MIO était de déstabiliser des voisins qui pouvaient s’opposer à une victoire totale des Taliban sur l’Alliance du Nord de Massoud (1). Par la suite, les craintes d’un danger djihadiste trouvant dans le voisinage afghan une base de repli et des soutiens a toujours été une réalité (2). Aujourd’hui, c’est l’État islamique au Khorasan (EI-K) qui représente un risque sécuritaire autrement plus important, pour la Russie elle-même (3). Le groupe a été capable de frapper durement le pays, à proximité de Moscou – au Crocus City Hall, le 22 mars 2024, faisant 145 morts. Cette attaque a notamment été possible par un intensif travail de propagande visant les Centrasiatiques, en particulier des Tadjiks : l’idée que demain, l’EI-K puisse être un facteur d’instabilité en Asie centrale n’est donc pas à exclure…





