Après le sommet de Tianjin : une évolution diplomatique majeure pour l’Inde ?

Notes de l'Observatoire
Didier CHAUDET
29 septembre 2025
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Parmi les membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai, un pays mérite une analyse particulière : l’Inde. Après tout, ce pays se retrouve dans une organisation avec des États que New Delhi considère comme ses adversaires : l’idée d’une future guerre sur deux fronts avec la Chine et le Pakistan, deux autres membres de l’OCS, est ouvertement évoquée dans le débat public indien ; et la Turquie, « partenaire de dialogue » dans l’organisation, par ses liens avec le Pakistan, suscite inquiétude et agacement à New Delhi. Beijing, Islamabad et Ankara ont cela de commun qu’ils empêchent une doctrine Monroe indienne sur l’Asie du Sud. Cette inimitié flagrante entre les Indiens et d’autres membres de l’OCS au sens large a pu être visible lors de précédents sommets.

Lors du dernier sommet en date, à Tianjin (31 août-1er septembre), le premier ministre Narendra Modi n’était pas venu en Chine depuis sept ans. Pourtant, les images issues de cette rencontre n’ont pas montré un premier ministre indien isolé : au contraire, on y a vu des échanges très décontractés entre Modi, Xi et Poutine. Assiste-t-on réellement à un tournant dans les grandes orientations diplomatiques indiennes ?

Une analyse des liens indo-américains

Pour mieux comprendre il faut, bien entendu, remettre les images du sommet dans leur contexte. Narendra Modi est arrivé à Tianjin en homme dont la politique étrangère venait d’être désavouée. Le président Trump, pourtant adulé par la droite dure indienne, l’électorat de N. Modi, avait auparavant augmenté les droits de douane de 50%.

Sous la direction de ce premier ministre indien, pourtant, New Delhi avait clairement tourné la page du non-alignement, et s’était positionnée comme pro-américaine en Asie. Il héritait d’une approche qui s’est développée avant lui, depuis l’administration W. Bush au moins. Mais sous sa direction, le dépassement du non-alignement est devenu plus ouvertement le choix d’un camp contre un autre, malgré le discours tenu sur la possibilité d’un « multi-alignement » possible. Il est allé bien plus loin que des pays comme le Vietnam ou la Corée du Sud, qui ont su jouer de leurs relations privilégiées avec les Américains tout en préservant un certain pragmatisme face à la Chine, leur permettant notamment de récolter les fruits d’une telle approche de bon sens en termes de commerce et d’investissements. L’Inde, par un certain nombre de ses positionnements diplomatiques (Quad, Taïwan, par exemple), s’est affirmé comme le fer de lance d’une opposition à la montée en puissance de la Chine. Certes, une politique moins alignée sur les Américains aurait sans doute permis un dialogue bilatéral sino-indien plus serein, et l’émergence d’une Inde vue comme une puissance véritablement indépendante. Mais le souvenir de la guerre sino-indienne de 1962, la critique de l’opposition de principe aux Américains à cette période, et des intérêts divergents sur des sujets clés aujourd’hui (frontière sino-indienne, Pakistan, entre autres) expliquent le positionnement de New Delhi dans les deux dernières décennies.

Le choix d’un certain alignement, en tout cas en Asie, plus encore avec Trump après W,Bush, a pu sembler de bon sens, pour différentes forces politiques indiennes, pour différentes raisons. Ainsi, les partisans de l’hindutva (idéologie identitaire prônant une domination de l’hindouisme politique en Inde). ils se sont retrouvés dans la promotion d’une politique anti-immigration, anti-minorités, anti-féministe, qui n’est pas sans rappeler leur propre vision du monde. Plus largement, sur la plus longue durée, les élites politiques et économiques ont pu trouver avantageuse la proposition de l’administration W. Bush, un rapprochement bilatéral faisant de la relation indo-américaine « un rempart contre un arc d’instabilité islamique » et devant créer « un plus grand équilibre en Asie » selon les mots du ministre des affaires étrangères indien de l’époque, Shyam Saran. Une vision que semblait confirmer, à première vue, le président Trump.

Une amitié géopolitique déséquilibrée

Mais un tel rapprochement a eu un coût, avant même la « punition » tarifaire. D’abord parce que la relation était clairement déséquilibrée, entre une Inde clairement engagée sur l’alignement bilatéral, au moins en Asie ; et une Amérique plus réaliste, ou en tout cas pensant d’abord à ses intérêts nationaux, parfois pensés relativement différemment selon l’administration et la situation géopolitique internationale.

En effet, avant la deuxième administration Trump, la relation n’a pas toujours exactement été la même d’une administration à une autre. Elle avait été formulée par Condoleezza Rice, au sein de la première administration W. Bush, a posé les bases d’une relation bilatérale à première vue très bénéfique : une relation diplomatique découplant le rapport à l’Inde du Pakistan, soutenant l’idée que le premier pays avait un destin de grande puissance, naturellement amie des États-Unis en tant que plus grande démocratie du monde. Elle cadrait totalement avec les réalités diplomatiques du moment, et le triomphalisme unilatéraliste américain. Mais avec l’administration Obama, pendant un temps, la situation a été différente : le moment unipolaire commençait à appartenir au passé, entre le désastre (et le coût) de la guerre en Irak, sans oublier la crise économique de 2008. Le nouveau président américain a tenté un G-2 avec la Chine, sans en informer l’Inde, et ce n’est que parce que ce projet n’a pas réussi que la relation indo-américaine a pu être durablement consolidé. Mais déjà, il était clair que vu des États-Unis, le rapport à l’Inde était moins un partenariat qu’une variable d’ajustement visant à préserver la prédominance américaine en Asie.

Sous la première administration Trump, et plus encore sous l’administration Biden, la relation s’est bien consolidée, parce que c’était dans l’intérêt américain, face à la montée en puissance de la Chine, et les tensions sino-américaines grandissantes. L’Ukraine n’a pas jamais gêné la relation bilatérale, en dehors de certaines mises en garde américaines qui ne gênaient en rien la relation bilatérale. Et cela pour plusieurs raisons : l’approche de Narendra Modi se voulait en fait relativement neutre ; l’Inde était un acteur totalement secondaire en Europe de l’Est ; la relation américano-indienne s’est construite d’abord contre la Chine ; et les conséquences de la guerre russo-ukrainienne devaient pouvoir faire comprendre à New Delhi que sur le plus long terme, un recalibrage de ses liens avec Moscou serait nécessaire.

Mais avec la deuxième administration Trump, plus encore qu’aux débuts de la première administration Obama, une approche différente des relations internationales et de la façon de définir les intérêts nationaux américains s’est imposée. Au-delà des discours chaleureux en direction de la droite identitaire hindoue, la Maison Blanche a voulu imposer, comme aux autres alliés, une logique America First. Cela a signifié vouloir forcer la main des Indiens sur des questions économiques importantes.

Comprendre le « diktat » de l’administration Trump, et le refus indien

La pression américaine s’est portée sur deux points. Il y a, bien entendu, la demande à l’Inde d’abandonner ses achats en termes d’énergie et de matériel de défense russe au profit d’alternatives américaines. Mais Donald Trump a aussi demandé l’ouverture du marché aux produits agricole et laitier américains. En conséquence, l’administration Trump a imposé un tarif exorbitant de +50%. Même à +25%, l’Inde n’est plus compétitive face à ses voisins asiatiques. Dans le domaine du textile, avec les tarifs de Trump, le Bangladesh, le Vietnam, et même la Chine deviennent des fournisseurs plus attractifs pour un acheteur américain. De fait, la politique américaine ressemble à un embargo imposé au pays supposé être l’un des piliers de la stratégie américaine en Asie.

Si on suit l’idée courante dans certains médias faisant du président Trump un personnage irrationnel, on explique l’attitude américaine par la seule psychologie de son président. Mais Washington a des raisons de penser que faire pression de cette manière sur l’Inde pouvait fonctionner. Tout simplement parce que par le passé, au nom de la relation bilatérale, l’Inde n’a pas hésité à faire des sacrifices douloureux pour ses propres intérêts, sans être forcément payé en retour. Ainsi, pour plaire à Washington, New Delhi a progressivement abandonner un partenaire pourtant particulièrement utile, l’Iran, en réponse aux pressions américaines ; mais sans que Washington ne fasse jamais de même avec le Pakistan. Les Indiens ont sacrifié leur importante consommation de pétrole iranien : elle était 480 000 barils par jour, par le passé, mais en 2024-5, elle s’est limitée à l’équivalent de 0,04% des besoins indiens. Preuve que New Delhi se plie aux conséquences des sanctions américaines contre la République islamique. Sans en être récompensé. En fait, l’administration Trump n’exempte plus le port de Chabahar des sanctions contre la République d’Iran. Pendant sept ans, les Américains avaient offert cette exemption afin de permettre à l’Inde de préserver sa capacité de commercer avec l’Afghanistan et l’Asie centrale sans passer par le Pakistan. En plus de ce qui restait de la relation entre New Delhi et Téhéran, c’est la connectivité Inde-Asie centrale qui est aujourd’hui remise en cause, et de là la capacité de l’Inde à apparaître comme une puissance eurasiatique. Et sur le dossier chinois, l’alignement sur la logique d’opposition à la Chine en tandem avec les Américains a voulu dire sacrifier, dans une certaine mesure, la réalité économique : comme fournisseur ou comme intermédiaire, la Chine est indispensable, pour l’Inde, sur les dossiers des produits pharmaceutiques, de l’énergie solaire, de l’électronique, des voitures électriques… Sans surprise, face à l’attitude des Indiens, les Chinois avaient fait le choix de freiner les exportations de terres rares.

Washington fait sans doute le pari que comme par le passé, l’Inde pourrait plier ou chercher un accommodement : les tensions indiennes face à la Chine et au Pakistan, et le biais idéologique de la droite identitaire faisant de l’Amérique un allié de fait, pourraient pousser dans ce sens. Pourtant, ici, voir l’Inde à nouveau accepter la position américaine est difficilement imaginable. Elles menacent trop clairement les intérêts économiques indiens. L’Inde est déjà le troisième plus gros consommateur de pétrole au monde, et se passer du pétrole russe serait non seulement couteux (il est obtenu à un prix défiant toute concurrence), mais aussi irréalisable (les pays du Moyen-Orient ne pourrait pas immédiatement satisfaire la demande indienne) et sans doute déstabilisateur (l’Inde entrant subitement en compétition avec les pays consomment le pétrole moyen-oriental en ce moment, assurant une augmentation des prix). De même, le pouvoir indien pourrait difficilement céder sur la question de l’agriculture : si elle ne représente que 16% de son économie, elle implique un grand nombre de travailleurs indiens. Ce qui fait du milieu agricole une force politique à laquelle on s’oppose à ses risques et périls en Inde. Et avec des élections prochaines dans l’État très agricole de Bihar, en novembre, céder aux Américains serait un suicide non seulement économique, mais aussi électoral.

La réponse de l’Inde à Tianjin et au-delà

Si la pression américaine n’est pas aussi irrationnelle qu’il n’y parait, il semblerait donc que Washington est sous-estimé les raisons empêchant New Delhi de céder aux demandes de Donald Trump.

À bien des égards, le sommet de l’Organisation de la Coopération de Shanghai à Tianjin était une façon, pour l’Inde, de répondre à la Maison Blanche, en rappelant qu’elle n’est pas isolée que la puissance sud-asiatique n’était pas isolée. Mais des évolutions diplomatiques sur la durée seront nécessaires pour que la crainte de « perdre » New Delhi au profit de ses compétiteurs soit réellement prise au sérieux à Washington.

Après tout, le sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai n’a fait croire en un basculement de l’Inde que celles et ceux qui ont voulu nous faire croire, au fil de leurs analyses, à la réalité du « multi-alignement » indien. Aujourd’hui, quand on constate que l’alignement est réel sur les dossiers les plus importants pour Washington, comme sur la montée en puissance de la Chine, sur l’Iran, sur le conflit israélo-palestinien, on voit mal où la capacité du multi-alignement est possible… sauf si New Delhi décide de donner à nouveau une réalité à ce concept.

Lors du sommet de Tianjin même, les Indiens sont allés dans ce sens, au moins, au sujet de la Russie : les échanges rapportés entre les leaders indien et russe ont mis en avant un partenariat qui se coordonnait, à l’international, à tous les niveaux. Et qui préparait la visite de Vladimir Poutine en Inde en décembre 2025, alors que Trump a abandonné son projet de visite dans ce même pays. L’avantage d’une telle position est qu’il peut pousser des voix occidentales à se faire les avocats d’une réconciliation indo-américaine au nom de l’opposition au bloc sino-russe. C’est déjà ce qui motive cette même crainte qui pousse les pays européens à lancer une l’offensive de charme auprès de l’Inde, ouvertement menée pour détacher New Delhi de Moscou. Certes, cette approche prouve surtout une mauvaise connaissance de l’Inde. Mais elle confirme, pour ce dernier pays, l’intérêt d’un « multi-alignement » entre Russes et Occidentaux. Cela devrait permettre, au moins, dans un avenir proche, un allègement des barrières commerciales entre l’Inde et l’Europe, en particulier l’Allemagne.

Depuis Tianjin, New Delhi se donne aussi les moyens d’une diplomatie multi-vectorielle, plutôt que multi-alignée, au Moyen-Orient. Narendra Modi a signé la déclaration de Tianjin critiquant les atteintes aux droits de l’Homme à Gaza, les bombardements contre l’Iran, et cette fois, sans exprimer aucune divergence avec les autres pays. De la même manière, le ministère des Affaires étrangères indien a exprimé sa « grande inquiétude » à la suite de l’attaque israélienne au Qatar. Avec le désir transparent de montrer aux pays du Golfe que l’Inde restait un partenaire sécuritaire crédible, sans s’aliéner Israël. Pays qui s’est d’ailleurs récemment empressé de renforcer ses liens économiques avec New Delhi par le biais d’un traité bilatéral d’investissement. Cela pourrait être les premiers pas d’une nouvelle diplomatie refusant tout alignement, mais cherchant à véritablement être capable de parler à tous. Le test de cette évolution sera, sans doute, la prochaine crise qui frappera l’Iran : éviter l’alignement à ce moment-là, voire coopérer avec des pays européens et asiatiques pour empêcher tout escalade, pourrait signaler un changement profond dans les orientations diplomatiques indiennes.  En tout cas une évolution assez importante pour que Washington prenne au sérieux le risque de « perdre » l’Inde.

Mais quoi qu’il en soit, la capacité de mener une diplomatie « multi-alignée » ou gaullienne, qui pourrait pousser Washington à vouloir reconquérir les cœurs et les esprits indiens, demanderait une authentique détente sino-indienne. Or, on en est loin. Et pour le comprendre, il vaut voir les choses d’un point de vue chinois : les tensions frontalières restent d’actualité, l’Inde s’est justement aligné, sur bien des années, sur des projets visant à contrer la montée en puissance chinoise. Et en août 2025, juste avant le sommet de Tianjin, l’Inde recevait un président philippin parlant ouvertement de la sécurité de Taïwan comme un sujet d’inquiétude pour Manille, tout en organisant entre les deux marines des exercices militaires dans la mer de Chine méridionale. En bref, entre Chine et Inde, on est encore loin d’une détente.

 

Le sommet de Tianjin, et ce qui a pu suivre, n’est donc qu’une réponse relativement timide à Washington, pour l’instant. Le président Trump met New Delhi face à un choix important pour son avenir diplomatique : aller jusqu’au bout de l’alignement, pour s’assurer un plus grand soutien américain, et sans doute une plus grande mansuétude économique. Ou faire d’une l’approche multi-vectorielle, voire quasi-gaullienne, une réalité. Ce choix, qui sera forcément fait par Narendra Modi, sera déterminant pour la place de l’Inde dans le monde.