La Corée du Nord : pour l’Iran et l’Ukraine, un exemple et un regret ?

Notes de l'Observatoire
Didier CHAUDET
30 janvier 2026

En décembre 2025, la Maison Blanche a présenté la dernière National Security Strategy en date, le document principal permettant de comprendre les positions géopolitiques de l’administration Trump. Il y a un absent de marque dans ce document : la Corée du Nord. Qui, pour rappel, ne s’est pas démocratisée, et est un soutien de la Russie dans la guerre en Ukraine ; par ailleurs, elle a été, à proprement parler, un narco-État, qui n’a pas hésité à produire et vendre de la drogue, notamment des méthamphétamines, quand le régime avait besoin de fonds. Ce dernier fait est largement connu par les spécialistes de la région, et a été confirmé par des personnages influents de Corée du Nord ayant fait défection. On pense par exemple à Kim Kuk-song, un ancien colonel des services de renseignement nord-coréens.  Si le président Maduro peut se retrouver prisonnier parce qu’il serait à la tête d’un « narco-État », si une guerre peut être déclenchée contre les dictateurs libyen ou irakien par le passé, pourquoi Kim Jong Un n’est-il pas inquiété ?

Trois réponses à cela, plus importantes que l’idée de distance : la Corée du Nord possède une cinquantaine d’armes nucléaires ; elle a la capacité d’en produire 40 autres très rapidement ; enfin, le même weekend qui fut marquée par l’action américaine au Venezuela, la Corée du Nord testait des missiles hypersoniques. Certes, cette fois, il ne s’agissait pas d’un armement capable de frapper au-delà de la région, le missile ne parcourant qu’un millier de kilomètres. Mais le discours de Kim Jong Un, à l’occasion de cet essai, rappelait le besoin de renforcer la dissuasion nucléaire face à la « crise géopolitique récente »… Par ailleurs, la Corée du Nord a développé les moyens de frapper les forces et installations donnant la capacité aux Américains de peser sur une bonne partie du Pacifique, en développant des missiles balistiques de moyenne portée (4000-5000 kms) de plus en plus performants.

C’est le cas dès la décennie 2000 avec les Hwasong-10, mais cela a été pleinement confirmé avec le Hwasong-16B, présenté au monde en avril 2024. Ce missile est doté d’un planeur hypersonique, le rendant manœuvrable, donc avec une trajectoire imprévisible, et de là, difficile à intercepter.  Par ailleurs, il utilise du propergol solide, carburant permettant de réduire le temps de préparation à un tir, et de réduire, de là, le temps pendant lequel un tel engin est le plus susceptible d’être frappé par une attaque aérienne.

La Corée du Nord était critiquée, par le passé, pour le danger qu’elle représentait pour la sécurité régionale. Aujourd’hui, force est de constater que le régime est de fait récompensé pour avoir persévéré : il a les moyens de frapper dans son voisinage mais aussi bien au-delà, de façon destructrice, rapide, sans que même une grande puissance ait l’assurance de stopper l’attaque. Le régime est devenu trop dangereux, pour l’instant, pour être ciblé. Peu importe que ce dernier n’ait rien à envier à l’Irak de Saddam Hussein, ou à la Libye de Kadhafi. C’est un rappel de la véritable place des « valeurs » en relations internationales : elles ne sont guère que des excuses, plus ou moins convaincantes. Elles n’ont guère d’importance face à la réalité éternelle du dialogue mélien, résumée par cette phrase tirée de l’œuvre de Thucydide : « les forts font ce qu’ils peuvent, et les faibles subissent ce qu’ils doivent ». Le régime nord-coréen peut être considéré perturbant, détestable, ubuesque :  mais il s’est aussi donné les moyens d’être intouchable militairement.

L’Ukraine et l’Iran, en ce début d’année 2026, ont toutes les raisons de regarder cette capacité de défense nord-coréenne avec envie.

À l’heure où ces lignes sont écrites, Téhéran est dans l’attente de savoir si, oui ou non, le pays pourrait à nouveau être bombardé, ou si des représentants du régime en place pourraient être les nouveaux Maduro… Quant à l’Ukraine, elle est face à une situation particulièrement difficile. Certes, sa capacité à utiliser les innovations technologiques, à prendre par surprise leur ennemi, le patriotisme incontestable de ses forces, tout cela explique un certain nombre de ses succès. On pense par exemple l’opération à « Toile d’Araignée », menée le 1er juin 2025. Elle aurait permis la mise hors d’état de nuire, au moins pour l’instant, d’un tiers des bombardiers ennemis, et qui a été organisée par les services ukrainiens sans l’aide des Américains. Pourtant, sans le soutien de Washington, les Ukrainiens ne peuvent espérer retourner la situation sur le champ de bataille, ou même tout simplement tenir. Ils ont besoin de fonds et du soutien américain en termes de renseignement et de matériel pour se protéger des missiles balistiques russes. À cause de cette dépendance, demain, l’administration Trump pourrait les forcer à une paix de compromis particulièrement décevante pour une population qui pensait pouvoir retrouver les territoires perdus.

La leçon donnée, à Téhéran et à Kiev, est terrible et relativement similaire, malgré les différences entre les deux pays :  penser que la sécurité nationale puisse être obtenue d’abord par un dialogue avec des puissances étrangères est une erreur. Rien de peut remplacer des capacités balistiques conséquentes, associées à une arme nucléaire.

Les réformistes et pragmatiques iraniens ont misé leur avenir politique, et de fait la libéralisation de leur régime, sur un dialogue avec Washington, et un accord sur le nucléaire, que la première administration Trump a détruit. Ce qui protège peut-être encore le pays, à l’heure actuelle, c’est son arsenal de missiles, que les frappes américaines et israéliennes n’ont pas totalement détruit. Notamment les missiles de plus longue portée, comme le missile Khorramshahr-Khyber (qui peut frapper à 2000 kms de distance, offrant une capacité de riposte rapide ou la possibilité d’une attaque surprise) ou le missile Soumar (une capacité de 1350 à 2500 kms, difficile à intercepter). On saura si ces informations en source ouverte sont conformes à la réalité selon ce qui se passe dans les prochains jours : une guerre totale contre le régime iranien entrainerait en effet l’emploi de cet armement, s’il est aussi efficace qu’on nous l’annonce. Quoi qu’il en soit, alors que l’approche des pragmatiques iraniens ne leur a, hélas, pas été profitable, une logique plus « nord-coréenne », associant capacité de frappe de longue distance, et crainte que le régime, acculé, fasse un choix radical, est peut-être la seule chose qui empêche, ou retarde, une nouvelle guerre au Moyen-Orient en 2026…

Quant aux Ukrainiens, on se souvient des paroles du député Alexey Goncharenko, au début de l’invasion russe en 2022 : « L’Ukraine est la seule nation de l’Histoire humaine qui a abandonné un arsenal nucléaire, le troisième le plus important du monde en 1994, pour des garanties [de sécurité] des États-Unis, de la Grande Bretagne, et de la Russie. Où sont ces garanties ? Maintenant nous sommes bombardés et tués ». En effet, quand l’URSS s’est écroulée, Kiev s’est retrouvé, sur son territoire, avec 1900 ogives nucléaires, 176 missiles balistiques intercontinentaux, et 44 bombardiers. Et en échange du transfert des ogives vers la Russie, et de la destruction des missiles, l’Ukraine s’était vue assurée le respect de son indépendance et de ses frontières post-soviétiques par le Mémorandum de Budapest, le 5 décembre 1994. Plus encore que les partisans iraniens d’un accord sur le nucléaire, les Ukrainiens ont de bonnes raisons de se sentir dupés par la communauté internationale. Les Ukrainiens auraient-ils pu garder les armes soviétiques pour se défendre ? Financièrement, technologiquement, cela aurait été difficilement réalisable. Quoi qu’il en soit, l’Ukraine a placé sa confiance dans la communauté internationale et notamment dans les pays occidentaux, et cette confiance a été, incontestablement, trahie, et cela dès 2014.

Face au regret convergent de deux pays n’ayant pas pleinement les capacités de se défendre, quelles leçons seront effectivement tirées ?

Il est très probable que quel que soit le régime iranien à l’avenir, s’il n’est pas totalement vassalisé par une puissance étrangère, il souhaitera acquérir les moyens militaires de préserver son indépendance. C’était déjà la logique sous les Pahlavi comme actuellement sous la République islamique, mais l’élan sera encore plus fort à l’avenir. Tout simplement parce que ces dernières années ont prouvé que des limites sur l’armement, et d’abord sur le nucléaire et les missiles de moyenne et longue portée, a été  une erreur grave, du point de vue des dirigeants du régime. De même, du côté ukrainien, surtout si une paix humiliante est imposée à Kiev, il y aura au moins un débat, entre ceux qui continuent à vouloir tout tabler sur un alignement occidental, et ceux qui voudront assurer une défense du territoire plus indépendante. Une défense qui posera la question des armes de destruction massive.

On notera que la présidence ukrainienne a ouvertement évoqué l’idée d’obtenir un armement nucléaire, après la guerre, pour se défendre face à la Russie. En fait, l’argument dans ce sens avait déjà été mis en avant par le Pape de l’école réaliste en relations internationales, John J. Mearsheimer, dans un article pour Foreign Affairs, en 1993. Il n’est pas certain que les Ukrainiens obtiennent le soutien nécessaire pour un tel projet, qui pourrait entraîner des réactions négatives à Washington et de la part des pays européens : l’idée d’un « don » fait à l’Ukraine, évoqué par le président ukrainien, est un vœu pieux. Une dissuasion nucléaire complète demanderait également du temps à être mis en place (sans doute une décennie), et nécessiterait un financement non négligeable : Israël dépense un milliard par an pour le maintien de son armement nucléaire, par exemple. Mais, surtout après une guerre de compromis imposée de l’extérieur, le président Zelensky pourrait se retrouver dans le discours de Zulfikar Ali Bhutto, qui disait que face à une Inde se nucléarisant, le Pakistan en ferait autant, même si cela signifiait que la population « mangerait de l’herbe »… Certains évoquent l’idée d’utiliser des « bombes sales » plutôt qu’un armement nucléaire conventionnel. Et entre l’Europe de la Défense que les Européens n’arrivent pas à développer sérieusement, d’une part, et d’autre part, ce que le « choc » Trump a signifié pour le soutien occidental à l’Ukraine, il y a fort à parier que les partisans d’un approche plus « nucléarisé » de la défense du territoire ukrainien auront des arguments à faire valoir.

Enfin, la leçon de cette comparaison entre une Corée du Nord presque récompensée de son attitude d’État voyou, et les difficultés iraniennes et ukrainiennes par ailleurs, pourrait bien être prise en compte au-delà de ces deux pays. Les « petits » pays, qui ont besoin d’être soutenus par des puissances étrangères dans tous les domaines, ne pourront pas se permettre une telle liberté. En fait, ces États s’intègrent le plus souvent, tout simplement, dans la stratégie du pays protecteur, au risque d’être en première ligne en cas de conflit entre puissances : c’est par exemple la logique des Philippines, protégé des Américains face à la Chine, avec le système de missiles Typhon qui menace tout le sud-est chinois. Mais pour des puissances moyennes et revendiquant une certaine indépendance, comme la Turquie ou la Pologne, l’ « avertissement » ukraino-iranien ne peut qu’être pris au sérieux.

Et dans un monde instable, avec des acteurs internationaux qui sont prêts à utiliser la violence pour s’imposer, que ces puissances moyennes cherchent par tous les moyens à se protéger est logique, rationnel, et ne surprendra que celles et ceux qui ne veulent pas voir la réalité des relations internationales.

© Image de propagande nord-coréenne, signifiant « Longue vie à la grande victoire du ‘Songun’ ! ». Le Songun est la doctrine nord-coréenne affirmant la priorité de l’armée dans la construction du socialisme. Wikimedia Commons