Tenue à la fin du mois de septembre 2025 à New York, la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies a été l’occasion, pour les présidents centrasiatiques, de pointer les défaillances d’un multilatéralisme éprouvé par les dérives néo-impérialistes et transactionnelles des grandes puissances. Ce faisant, plusieurs d’entre eux ont appelé à réformer le Conseil de sécurité de l’ONU en vue d’y donner plus de place aux « puissances moyennes ». Ces dernières, sans avoir le poids des États-Unis, de la Chine et de la Russie, n’en présentent pas moins des atouts bien réels : un dynamisme économique et démographique, une influence régionale pour certaines et une capacité à animer le dialogue entre les grands et les petits en matière de changement climatique, de sécurité alimentaire et d’intelligence artificielle. Incubateur de puissances moyennes, l’Asie centrale est-elle fondée à concourir à la reconstruction de la gouvernance mondiale ?
Une région de moins en moins périphérique
Enclavée entre une mer fermée (Caspienne) et de grandes puissances (Russie, Chine, Iran), l’Asie centrale a en apparence su, au cours de ces dernières années, se départir d’importantes dissensions internes pour gagner en cohésion sur la scène internationale. Ses dirigeants, qui s’essayent au dialogue à cinq depuis l’inauguration en 2018 des Sommets consultatifs des chefs d’État d’Asie centrale, peuvent se féliciter que la paix soit revenue dans le Ferghana le 13 mars 2025, à la faveur d’un accord conclu entre le Kirghizstan et le Tadjikistan. Politiquement assagie, l’Asie centrale se veut, de surcroît, une région économiquement dans l’air du temps. D’un côté, elle s’affaire à valoriser son potentiel en matière d’énergie nucléaire, d’énergies renouvelables et de terres rares, filières majeures de l’industrie de demain. D’un autre côté, l’Asie centrale profite de la marginalisation de la Russie, durement sanctionnée pour sa guerre d’agression livrée à l’Ukraine depuis le 24 février 2022, pour redynamiser de grands projets de connectivité multimodale, à commencer par la Route de transport international transcaspienne (TITR, autrement dénommée Middle Corridor), opérant la jonction entre la Chine, deuxième économie mondiale, et l’Europe, premier marché de consommation de la planète.
C’est forts d’un regain de curiosité internationale que les présidents des États centrasiatiques se sont donc succédé à la tribune de l’ONU, où leurs discours n’ont toutefois pas manqué de faire resurgir de criantes divergences d’appréciation et de positionnement diplomatique. À la tête des deux principales puissances centrasiatiques, Kassym-Jomart Tokaïev (Kazakhstan) et Chavkat Mirzioïev (Ouzbékistan) se sont logiquement détachés comme les dirigeants les plus responsables et visionnaires de leur région, mettant l’accent sur la lutte contre le réchauffement climatique – un phénomène aux conséquences déjà très inquiétantes dans les chaînes montagneuses de l’Asie centrale et la mer Caspienne –, ainsi que sur les grandes crises du moment : Ukraine et Gaza. Emomali Rakhmon (Tadjikistan) s’est, tout comme eux, déclaré favorable à la « solution à deux États » pour trouver une issue à l’interminable conflit israélo-palestinien ; il a par ailleurs soutenu les initiatives internationales tendant au développement socio-économique de l’Afghanistan. Serdar Berdymoukhamedov (Turkménistan) s’est quant à lui gardé d’aborder les dossiers gazaoui et afghan, vantant les mérites de la « neutralité perpétuelle » – proclamée trente ans auparavant par son pays avec la bénédiction de l’ONU – pour résoudre les différends entre États. Dans un style autrement plus offensif, Sadyr Japarov (Kirghizstan) a fustigé le « double standard » pratiqué par les pays occidentaux, invités à délester des sanctions secondaires les entreprises et banques de son pays compromises avec la Russie en guerre, ainsi qu’à dégeler les 9 milliards de dollars d’avoirs afghans saisis depuis la conquête de Kaboul par les Talibans de Haibatullah Akhundzada.
Quelle place pour l’Asie centrale dans la galaxie des « puissances moyennes » ?
D’une cinquantaine d’États souverains au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le globe est progressivement passé à près de 200. Cet afflux de nouveaux sujets de droit international se compose notamment de pays dont la politique d’industrialisation entamée au cours de la décennie 1960 les a imposés comme des puissances avec lesquelles les deux Grands ont dû apprendre à compter, durant la guerre froide. Dans le contexte post-bipolaire, la montée en régime non démentie de ce groupe hautement hétérogène de puissances intermédiaires a occasionné une double incidence sur l’architecture mondiale. D’une part, l’apparition de nouveaux acteurs au sommet de la hiérarchie économique – dont l’Asie centrale demeure, pour sa part, absente : l’Inde et le Brésil ont su se hisser parmi les 10 pays les plus riches de la planète, tandis que la Corée du Sud, le Mexique, la Turquie, l’Indonésie et l’Arabie saoudite ont durablement pris place dans le Top-20. D’autre part, un pullulement d’organisations, plus ou moins formelles, élaborant des propositions de réformes vouées à améliorer la gouvernance mondiale. Les plus emblématiques de ces structures ressortant d’une diplomatie parfois qualifiée de « minilatérale » sont sans nul doute, à l’heure actuelle, le G20 et les BRICS+, au sein desquels l’Asie centrale ne se trouve pas non plus représentée, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan ayant refusé d’adhérer de plein droit aux BRICS+. Enfin, malgré des efforts louables, l’Asie centrale ne parvient pas encore à ce jour à fournir un cadre aussi impactant, pour ce qu’il s’agit d’impulser des coopérations commerciales et techniques entre les pays du Sud global, que le Forum de dialogue IBAS établi en 2003 par l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud, en partenariat avec l’ONU.
L’émergence des puissances moyennes de l’Asie centrale en tant qu’acteurs plus proactifs et influents d’une gouvernance mondiale en redéfinition se voit en outre contrariée par d’importants freins structurels. Primo, ces États ont la particularité d’être privés de tout littoral côtier donnant sur une mer ouverte, les enserrant, de fait, dans une dépendance vis-à-vis des pays de transit. Si gigantesque soit-il, le Kazakhstan (détenteur de la 8e superficie mondiale) doit ménager son voisin russe, dont il tire près de 30 % de ses importations et qui a la main sur l’oléoduc acheminant 80 % de son pétrole brut vers les marchés mondiaux, le Caspian Pipeline Consortium (CPC). Secundo, les pays d’Asie centrale se tournent systématiquement vers les grandes puissances pour accompagner leur montée en gamme dans la chaîne de valeur des filières industrielles majeures de demain : la Russie et la Chine se voient confier la construction de ses premières centrales nucléaires par le Kazakhstan ; la Chine et l’Union européenne (UE) développent les énergies vertes (en concurrence avec les pays du Golfe) et prospectent et exploitent les terres rares (États-Unis) dans l’ensemble de la région. Tertio, l’alliance scellée par le Kazakhstan et l’Ouzbékistan le 22 décembre 2022 unit deux pays dont le volume des échanges commerciaux, équivalant peu ou prou à 4 milliards de dollars annuels, demeure dix fois inférieur à celui enregistré par le Kazakhstan avec l’UE ou la Chine. En tant que tel, le resserrement des liens bilatéraux entre les pays leaders de l’Asie centrale n’a suffi à faire de cette région, dépareillée entre les marchés incorporés au sein de l’Union économique eurasiatique (UEEA) et les autres, un bloc économiquement intégré mieux à même de parer aux effets disruptifs occasionnés par les mesures protectionnistes des grandes puissances, quoique les annonces trumpiennes du Liberation Day (2 avril 2025) aient produit des secousses plus indolores dans cette partie du monde que dans bien d’autres.
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Incontestablement en phase ascendante, le rayonnement géopolitique de l’Asie centrale ne saurait, pour autant, occulter les limites intrinsèques empêchant ses dirigeants les plus hardis de concrétiser leur ambition de peser davantage sur la gouvernance d’un monde en mutation. Coopération ne signifie, traditionnellement, ni intégration économique ni convergence diplomatique dans une région sujette à des dépendances multiples vis-à-vis de ses voisins immédiats (enclavement) et de grandes puissances plus lointaines (diversification industrielle). Auréolé d’une solide réputation de médiateur international, notamment acquise par les négociations qu’il a organisées entre le P5+1 et l’Iran sur le dossier nucléaire (Almaty, 2014), et entre la Russie, la Turquie et l’Iran sur la Syrie (processus d’Astana, 2017), le Kazakhstan a pourfendu, à la tribune de l’ONU en septembre 2025, une application à la carte des principes fondamentaux de sa Charte.
Cheval de bataille du président Tokaïev, la réforme du Conseil de sécurité figurera à l’ordre du jour des débats tenus dans le cadre de l’Astana Think Tank Forum de la mi-octobre 2025 qui mettra en présence – comme lors de sa session inaugurale d’octobre 2024 – des experts en provenance du monde entier. Cet événement survient alors que le Kazakhstan, après avoir œuvré à la reprise du dialogue entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan à Almaty en mai 2024, paraît disposé à opérer un retour audacieux sur l’Ukraine, à en juger par la rencontre officielle entre les présidents Tokaïev et Zelensky, organisée à New York le 23 septembre 2025. S’il est logique, ce regain d’implication kazakhstanaise relativement au point de contention ultime de l’espace postsoviétique n’en mérite pas moins d’être salué. En tant que telle, cette initiative reflète ce que l’on est en droit d’attendre d’une puissance moyenne jugée responsable, à savoir reprendre la main sur d’épineux dossiers au sujet desquels les grandes puissances elles-mêmes patinent.
© Les invités de marque du 2e Forum international d’Astana (29-30 mai 2025), Flickr.





