Le titre va peut-être surprendre un certain nombre de lecteurs français : après tout, le discours médiatique présente, de plus en plus souvent, la Chine comme une menace. Pourtant, vu d’Europe, force est de constater que l’Empire du Milieu est la seule grande puissance à ne pas avoir menacé militairement les Européens récemment, à ne pas être un danger sécuritaire, directement ou indirectement, pour notre continent.
Bien sûr, on pense aux pressions de Washington autour de la question du Groenland. Mais il faut également prendre en compte l’impact de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient (ou Grand Moyen-Orient si on y ajoute l’Afghanistan et le Pakistan), bien peu propice à la paix, donc ayant un coût au moins indirect pour les Européens ; cette région voisine, qui pèse sur les questions sécuritaire et migratoire de l’UE et de la Grande-Bretagne, n’a pas été stabilisé par les actions de l’ « Hyperpuissance », c’est le moins qu’on puisse dire. La faute, d’abord, à une « guerre contre le terrorisme » ratée : le djihadisme existe toujours autant, un groupe plus radical encore qu’Al Qaïda a émergé, l’Irak est toujours un État faible, les Taliban sont retournés au pouvoir ; donc oui, la « guerre contre le terrorisme » a été perdue, alors que ce n’était en aucun cas une fatalité pour la première puissance mondiale. Par ailleurs (et ici encore, cela n’est pas la responsabilité du président Trump), Washington a fait le choix de ne pas pousser à une véritable paix israélo-palestinienne, prélude nécessaire à une neutralisation des dangereuses rivalités dans la zone. Des rivalités rendant une guerre régionale toujours possible, la possibilité de groupes terroristes d’émerger très probable, et l’espoir d’un développement économique régional inimaginable. Des erreurs dont le coût se fait ressentir, sur place comme en Europe, jusqu’à aujourd’hui.
En 2026, Washington a justifié ses choix au Venezuela comme au Groenland au nom d’une possible ingérence chinoise, alors que rien ne permet de l’affirmer. Au contraire, au nom d’une crainte d’influence ou même d’une implantation militaire future qui reste à prouver, c’est Washington et non Beijing qui fait le choix de la pression, même de l’action militaire dans le cas du Venezuela. Et après ce dernier cas, les propos supposés rassurants qu’on a pu entendre dans certains médias français, prétendant qu’il ne s’agissait que d’une politique limitée régionalement (doctrine Monroe revisitée) ou même justifiée « moralement » (ciblage de régimes non-démocratiques corrompus) ont vite été démentis par les faits. En effet, le ciblage du Danemark a réduit à néant l’argument moral, le pays étant une démocratie atlantiste ; et la pression militaire sur l’Iran, bien loin des Amériques, rappelle qu’il n’y aura pas de repli régional sous l’administration Trump. Il apparait plutôt que Washington est dans une logique de contrôle plus strict de sa zone d’influence, tout en niant aux autres puissances une domination similaire de leurs voisinages respectifs. L’administration Trump n’a jamais été isolationniste, ni même alignée sur la doctrine Monroe : on est face à un président jacksonien, donc partisan d’une tradition qui ne s’embarrasse pas d’excuses idéologiques/humanistes pour défendre les intérêts nationaux tels que définis par le pouvoir en place. Dans une telle approche, les alliés historiques, le statu quo, sont moins importants que la projection de la puissance américaine. Ce qui signifie que les Européens ne sont pas à l’abri de nouvelles tensions, autour de contradictions indépassables, que ce soit sur le Groenland, le droit international, ou d’autres sujets.
Il ne s’agit pas de juger la politique étrangère du président Trump qui était, en fait, en partie prévisible : il n’est pas si différents de ses prédécesseurs interventionnistes, tout en étant clairement plus honnête et moins rigide idéologiquement. En revanche, il faut prendre en compte le fossé conceptuel important qui sépare maintenant diplomaties européennes et américaine, quoi qu’en disent les atlantistes à Paris, Londres ou Bruxelles. Résister à cette réalité ne la fera pas disparaitre. Il y a, aujourd’hui, un niveau d’incertitude dans la relation transatlantique qu’il n’y a tout simplement pas dans la relation sino-européenne, aussi imparfaite soit-elle.
Quant aux Russes, leurs choix, déstabilisateurs d’un point de vue européen, sont connus et documentés. Ils ont frappé à l’ouest de toutes les façons possibles : travail de sape et guerre contre l’Ukraine depuis 2014 ; soutien à l’extrême droite européenne et exploitation de toute tension interne en Europe ; interférence par des moyens électroniques/cyber… Le général Seán Clancy, à la tête du Comité militaire de l’Union européenne se montre tout aussi pessimiste que Fabien Mandon, chef d’état-major des Armées : le premier pense qu’il y a un risque de menace militaire d’ici cinq ans, le second d’ici trois à quatre ans. Le consensus est sombre, en tout cas pour l’instant. Malgré les discours alarmistes qui polluent la réflexion européenne sur la Chine, il n’y a rien de commun entre la désastreuse situation euro-russe, et la relation bilatérale sino-européenne. Par ailleurs, même si les liens sino-russes sont forts, Beijing et Moscou peuvent avoir des préférences radicalement différences sur des dossiers clés pour l’Europe. Ainsi, au Moyen-Orient, les Chinois, comme les Européens, ont tout intérêt à une certaine stabilisation, à un apaisement, pour des raisons sécuritaires et énergétiques. Ce n’est pas le cas pour la Russie, qui peut profiter d’une instabilité qui joue dans le sens de son influence, de son attractivité comme fournisseur énergétique, et d’un affaiblissement des Européens.
Par exemple, contrairement à ce qu’on pourrait penser, la politique particulièrement dure de l’administration Trump contre l’Iran est une divine surprise pour le Kremlin : parce que l’accord sur le nucléaire a été rejeté par Washington, l’Iran n’a pas pu concurrencer les Russes en Europe, comme producteur de gaz naturel ; et les sanctions américaines contre l’Iran ont augmenté les prix, notamment au profit du pétrole produit en Russie. Une République islamique d’Iran dans la confrontation avec les États-Unis, c’est un régime dépendant de Moscou malgré une fiabilité russe toute relative (sur l’armement par exemple), des pays européens et asiatiques perdant une alternative énergétique, un risque de guerre et de développement du terrorisme qui détournent de la question ukrainienne… Vu de Moscou, il n’y a plus largement que des avantages aux tensions moyen-orientales, poussant les acteurs locaux à tisser des liens avec des alternatives à Washington, offrant donc au Kremlin une capacité d’influence sur place sans commune mesure avec les capacités de la puissance russe. C’est strictement l’inverse pour Paris, Londres, ou Beijing. Si le fossé conceptuel entre diplomaties européennes et américaine est non négligeable, il est, pour l’instant, abyssal entre Russes et européens.
On ne peut donc que constater le décalage qui s’impose entre les États-Unis et la Russie d’une part, et la Chine d’autre part, quand on regarde ces puissances avec des yeux européens. Et l’actualité de ce mois confirme la différence à faire entre eux d’un point de vue européen.
En effet, pour la première fois depuis 1972, les Russes et les Américains ont abandonné toute logique de restriction de leurs armements nucléaires respectifs. Le nouveau traité START (traité de réduction des armes stratégiques), signé en 2010, limitant les arsenaux nucléaires, a expiré le 5 février dernier. Rappelons qu’ensemble, Russes et Américains possèdent 90% de l’ensemble des armes nucléaires du monde. Moscou et Washington ont donc accepté, de fait, la possibilité d’une nouvelle course aux armements, avec l’option nucléaire au cœur d’une telle compétition. Certes, il y avait déjà des difficultés en 2023, quand les Russes ont suspendu de fait le traité en rejetant l’échange d’informations et les inspections de vérification, à la suite des tensions bilatérales associées à la guerre en Ukraine. Malgré tout, les deux pays étaient supposés toujours contraints par le nouveau START. Et en septembre 2025, Moscou proposait de continuer à respecter les restrictions quantitatives du traité, pour un an après le 5 février 2026. C’est Washington qui a exprimé ouvertement, début 2026, un manque d’intérêt pour l’offre russe. Certes, il y a un argument valable à la non-reconduction : sans vérification, quelle valeur un tel traité peut-il avoir ? Malgré tout, Washington est supposé chercher le retour à la paix en Ukraine : si l’importance du nouveau START était toujours reconnue par l’administration Trump, accepter la proposition russe d’abord, puis associer le contrôle de l’armement nucléaire à une paix globale, aurait pu faire sens.
Mais la véritable raison du désintérêt américain a été mise en avant par le président Trump lui-même : le traité devenait caduc sans inclusion de la Chine… Un argument difficilement acceptable quand on constate les difficultés d’un accord de contrôle des armements nucléaires et stratégiques au niveau bilatéral uniquement. Il y a aussi, encore aujourd’hui, un déséquilibre des forces dans ce domaine. On estime le nombre de têtes nucléaires possédées par Beijing à 600. On parle d’une possibilité d’atteindre le chiffre de 1500… mais en 2035. En comparaison, avec l’abandon du traité, les Américains en ont 5225, dont 1670 déployées actuellement (prêtes pour un emploi immédiat), et 3570 qui pourraient l’être dans un monde sans le nouveau START ; quant à la Russie, elle pourrait passer de 1674 à 2629 têtes nucléaires déployées, et elle en possède 5580.
D’où la réponse de la Chine à l’excuse américaine pour abandonner le nouveau START : pour un traité trilatéral, il faudrait qu’Américains et Russes réduisent leur armement nucléaire au niveau chinois… Une approche inacceptable pour Washington, mais aussi pour Moscou, même si elle signifierait un monde un peu moins nucléarisé, donc plus rassurant, y compris vu d’Europe. Les deux puissances de la première guerre froide font donc le choix commun de rendre le monde plus dangereux, de pousser les puissances nucléaires à développer encore leurs arsenaux, plutôt que de perdre leur avantage, ou même de le réduire comme par le passé.
Comme on Moyen-Orient, on constate que si Américains et Russes sont en compétition, leur rivalité elle-même semble jouer en faveur de leurs intérêts, contre ceux de la communauté internationale en général, et des Chinois comme des Européens en particulier. Encore une fois, il ne s’agit pas, ici, de juger les décisions du Kremlin ou de la Maison Blanche. Mais force est de constater que leurs choix communs créent un monde plus dangereux, vu de Paris, de Londres, ou de Beijing. C’est ce qui rend l’idée d’une « détente » entre Européens et Chinois plus crédible aujourd’hui qu’hier.
Certes, la relation sino-européenne n’est pas parfaite, et les tensions, autour des questions commerciales entre autres, sont réelles. Mais contrairement à la Russie et aux États-Unis, la stratégie chinoise n’est pas que militaire, et n’est pas responsable d’une dangereuse future course aux armements. Par ailleurs, sur la question fondamentale de la stabilité du système international, force est de constater que la Chine, vue de Paris, Londres ou Bruxelles, est autrement plus rassurante que Moscou et même que Washington. Les capitales européennes sont clairement, de plus en plus, de cet avis : c’est pourquoi, ces deux derniers mois, on a vu le président Macron, mais aussi Micheál Martin (« Taoiseach » ou premier ministre d’Irlande), Petteri Orpo (premier ministre de Finlande), et Keir Starmer (premier ministre de Grande-Bretagne) visiter Beijing avec empressement. Certes, le fait est, que face aux taxes imposées par l’administration Trump, les pays de l’Union, comme la Grande-Bretagne, ont besoin d’accès à de nouveaux marchés. Mais cet élan va au-delà de l’économie, et c’est bien compris en Chine : un réchauffement des relations bilatérales donne un peu plus de réalité à l’idée d’autonomie stratégique, et surtout, à une vision d’un monde multipolaire où le dialogue est possible. Kaja Kallas, à la tête de la diplomatie européenne, refuse l’idée d’un rééquilibrage en faveur de la Chine face aux pressions américaines, privilégiant plutôt « d’autres pays ». Certes, comme elle l’affirme elle-même, il faut prendre garde à ne pas créer, pour l’Europe, d’autres dépendances qui seraient autant de vulnérabilités. Pourtant, que ce soit sous sa direction, ou sous celle de son successeur, l’Union sera forcée d’accepter le fait que de se refuser à tisser des liens avec une autre grande puissance, tout en restant dépendant d’une Amérique nous traitant de moins en moins comme des alliés, et en étant de fait en conflit avec la Russie, n’est pas une position tenable.
L’année 2026 pourrait donc être celle d’un tournant, qui verrait les Européens, petit à petit, se faire à l’idée d’un réchauffement des relations avec la Chine. En tout cas si les grandes capitales de ce vieux continent font le choix de l’autonomie stratégique, et donc de rester dans l’Histoire…





