Débuts de la seconde administration Trump : la fin de l’atlantisme ?

Notes de l'Observatoire
Didier CHAUDET
10 février 2025
Des dirigeants européens représentés de façon plus floue ou symbolique, qui tendent les bras vers les USA, mais une fissure sépare les deux continents.

« La guerre [en Ukraine] est bien plus importante pour l’Europe qu’elle ne l’est pour nous. Nous avons un grand, bel océan qui nous sépare ». Par ces mots sur les réseaux sociaux, le président américain a donné une leçon de géopolitique aux milieux intellectuels et diplomatiques européens. C’est tout un discours sur les « valeurs communes » d’une supposée « communauté transatlantique » qui est mis à mal. Mais est-ce véritablement la fin de l’ « atlantisme » ?

Rappelons que ce n’est pas la première fois qu’on annonce la mort de cette façon de voir les liens euro-américains. Il faut se souvenir de l’ouvrage de Kissinger, The Troubled Partnership: A Reappraisal of the Atlantic Alliance, publié en 1965, qui nous expliquait que la relation transatlantique était mise en danger, entre autres, par les tensions avec Charles de Gaulle. Le livre a fait un four bien mérité. Mais Kissinger, comme le président Kennedy, au moins, se préoccupaient de la relation Europe-États-Unis ; au-delà de ces deux hommes d’État, l’histoire de l’atlantisme est d’abord celle d’un amour européen qui n’a clairement pas été ressenti avec la même intensité du côté américain. Et un amour fondé sur des notions très floues : c’est d’abord l’idée que pendant la première guerre froide, surtout, puis lors de la « guerre contre le terrorisme », et enfin avec la seconde guerre froide sino-américaine, la géopolitique peut globalement s’expliquer par l’opposition entre démocraties libérales et régimes autoritaires.

Une approche qui n’a jamais résisté à la réalité des faits. Que ce soit dans le choix de ses alliés, de l’Amérique latine au Moyen-Orient, ou dans le cadre d’interventions plus directes,  la politique étrangère menée par Washington s’intéressait moins à la défense des droits de l’Homme qu’à la protection des intérêts plus concrets des Américains d’abord, et de leurs alliés ensuite.

L’unité restait de mise face au danger fondamental représenté par l’Union soviétique : pendant la première guerre froide, l’empressement « amoureux » des Européens faisait sens, notre continent étant condamné à devenir un champ de bataille si ladite guerre froide se réchauffait. Mais ce ciment géopolitique concret a disparu avec la désintégration de l’URSS, alors que l’atlantisme, lui, s’est maintenu. Par habitude, incapacité de coordination, et manque d’ambition géopolitique, les Européens ont eu besoin des Américains pour gérer les tensions dans les Balkans. En fait, c’est précisément l’échec complet des Européens sur ce dossier qui a poussé au développement d’une politique étrangère et de sécurité menée par l’Union européenne. La racine du mal étant l’apathie intellectuelle et politique des capitales européennes, cela n’a pas permis de remplacer avantageusement l’atlantisme du passé par un européisme plus sérieux.

Par la suite, l’atlantisme s’est adapté au monde post-première guerre froide, en considérant que cette idéologie ne se limitait plus à une défense des terres occidentales, mais s’étendait au monde. Dans cette logique, parce que les Américains pivotaient vers l’Asie, les Européens devaient copier leur vision « indopacifique ». Cette approche intellectuelle permet d’expliquer comment la France, l’Allemagne, et l’UE, incapables de s’opposer ensemble à l’agression russe en Ukraine, ou d’amener une paix durable dans les Balkans occidentaux, ont pu mettre en avant de très contestables « stratégies » asiatiques, cadrant mal avec leurs capacités réelles. Une telle politique diplomatique avait l’avantage de donner aux Européens l’illusion qu’ils étaient un groupe de puissances globales, malgré leur impuissance collective dans leur environnement régional. Le discours atlantiste post-première guerre froide pouvait également trouver des partisans à Washington, parce qu’un engagement commun signifiait souvent l’alignement européen sur la diplomatie américaine. Enfin, cela permettait aux capitales européennes de maintenir une apathie sécuritaire, contre une réalité pourtant évidente : la nécessité de plus en plus impérieuse, au sein de l’OTAN même, d’une répartition des tâches, entre des Européens se chargeant enfin sérieusement de la sécurité sur leur continent, et d’une Amérique sur ses intérêts hors d’Europe. Une telle orientation était pourtant devenue une obligation pour des pays d’Europe de l’Ouest comme la France, après l’élargissement cavalier de l’UE vers l’est, qui n’a pas suffisamment pris en compte les réalités géopolitiques.

Le flou autour de la notion d’atlantisme, avec pour seul programme l’alignement sur les Américains en échange de la protection militaire offerte par ces derniers, dans le cadre d’une « alliance » entre démocraties, n’était pas particulièrement problématique tant que des centristes régnaient à Washington, ou que les foudres américaines ne touchaient que des pays du Sud Global, comme sous les deux administrations W. Bush. Le choc européen face au président Donald Trump aurait moins secoué Paris, Berlin et Bruxelles s’ils s’étaient rappelés le programme du Républicain :  America First. Un programme transparent depuis plusieurs années, voire depuis des décennies : qu’on se souvienne de la page qu’il s’était offerte dans le New York Times à la fin des années 1980, dans laquelle il écrivait cette phrase résumant parfaitement son programme actuel : « le monde se moque des politiciens américains alors que nous protégeons des navires que nous ne possédons pas, transportant du pétrole dont nous n’avons pas besoin, destinés à des alliés qui n’aideront pas ». Et ce programme s’accorde bien avec la réalité d’une Amérique post-guerre contre le terrorisme (extrêmement couteuse, avec des résultats très contestables pour la défense des intérêts américains), post-crise de 2008 (la pire depuis la Grande Dépression de 1929), et post-COVID (dont le coût a été deux fois supérieures à celui de la crise de 2008 pour le PIB américain). Alors que l’apathie sécuritaire des Européens leur a permis de voir le monde en termes théoriques, les Américains ont été confrontés au passage du moment unipolaire, post-guerre froide, à un espace international plus complexe, où les Etats-Unis restent de loin la première puissance mondiale, mais doit composer avec d’autres puissances. Le fait même qu’un faucon en politique étrangère comme Marco Rubio accepte ouvertement cette nouvelle réalité en s’alignant sur Trump et en devenant son Secrétaire d’État annonce sans doute un retour à des relations internationales dominées par la compétition entre grandes puissances.

Face au monde tel qu’il est aujourd’hui, et à la façon trumpienne de l’analyser, l’idée de relations internationales dominées par une division idéologique entre démocraties et régimes autoritaires est profondément naïve. L’administration Trump prend en compte les nouvelles réalités internationales, les limites financières des Etats-Unis, mais aussi le fait que Washington est toujours la capitale du pays le plus puissant au monde, de loin : les Américains ont donc la capacité de faire pression pour obtenir des « deals » à leur avantage. Et dans ce monde, rester indulgent face à la désinvolture européenne sur les questions sécuritaires concernant leur continent n’est pas rationnel vu de Washington : c’était déjà ce que JD Vance affirmait à Munich, non pas cette année comme vice-président, mais lors de son intervention, en 2024, comme simple sénateur. C’est sans doute difficile à accepter pour un certain nombre d’analystes et de diplomates à Paris et dans d’autres capitales européennes : mais la seconde administration Trump, en politique étrangère, est loin d’être erratique ou irrationnelle. Elle était prévisible, et au moins en politique étrangère, elle a des arguments en sa faveur.

L’approche diplomatique de Washington aujourd’hui n’est en fait qu’une version extrême d’une tendance qu’on retrouvait autrement dans les administrations démocrates Obama et Biden : comme cela as pu être expliqué ailleurs, « America First », pour les Européens analysant objectivement les relations transatlantiques, n’est rien d’autre qu’ « America as Usual ». La continuité entre les différents présidents est plus grande qu’on ne le pense. Avant cette seconde administration Trump, il y a aussi eu l’abandon d’une coordination franco-américaine en 2013 contre Bachar el-Assad, sous le président Obama ; et en 2021, sous le président Biden, un retrait d’Afghanistan qui a été mené sans consultation transatlantique. En fait, pendant et après la « guerre contre le terrorisme », la priorité a été donnée aux intérêts et aux décisions américaines, les Européens étant supposés suivre, même quand cela n’allait pas dans le sens de leurs intérêts nationaux directs. Et aujourd’hui, les priorités et contraintes budgétaires américaines font que maintenir le statu quo en Europe n’est plus considéré, à Washington, comme étant dans l’intérêt des Etats-Unis. Avec Trump, les Européens se retrouvent simplement confrontés aux conséquences de leur manque d’indépendance sécuritaire. Ils redécouvrent la réalité éternelle du « dialogue mélien » : « les forts exercent leur pouvoir, et les faibles doivent leur céder ».

Bien entendu, la parole américaine est d’autant plus dure qu’elle est politiquement motivée : le discours du vice-président JD Vance, à Munich, le 14 février 2025, ciblait d’abord les pouvoirs politiques européens eux-mêmes, s’opposant à des extrêmes droites que l’attitude trumpiste vise, au contraire, à normaliser. Il s’agissait d’une charge à propos de dangers intérieurs, supposés prioritaires, en Europe : limites à la liberté d’expression et immigration de masse. C’était en partie une réponse aux critiques passées contre la politique intérieure de la première présidence Trump, et un message envoyé à l’électorat trumpiste, qu’il s’agit de garder mobilisé sur des questions idéologiques clivantes.

Mais ce serait une erreur que de penser que la seconde administration Trump soutiendrait un nouvel atlantisme si l’Europe était, demain, dominée par l’extrême droite. Quelle que soit la situation politique en Europe, la présidence Trump n’est pas isolationniste : en Pologne, le ministre de la Défense américain Pete Hegseth a confirmé l’engagement américain à protéger ce pays et de là à rester actif en Europe de l’Est. En revanche, les Européens vont devoir dépenser plus pour leur propre sécurité et accepter que dans un monde où les sphères d’influence sont acceptées comme autant de réalités incontestables, les Américains comptent bien défendre leurs intérêts économiques dans la leur… Et, vu de Washington, les Européens sont dans leur sphère d’influence.

Face à cette nouvelle Amérique, l’atlantisme post-seconde guerre mondiale est définitivement dépassé. Si les relations internationales sont d’abord un jeu dominé par les grandes puissances et la compétition entre elles, les Européens n’ont que deux choix : être l’un des joueurs, ou l’un des pions sur l’échiquier. Accepter d’être des acteurs secondaires dans une zone d’influence, ou représenter eux-mêmes un pôle de puissance. Paris et les autres capitales européennes n’ont pas besoin d’un renouveau de l’atlantisme, mais plutôt d’une construction européenne repensée sur des bases réalistes. C’est-à-dire se donnant comme nouvelle priorité la sécurisation de l’Europe par les Européens eux-mêmes. Cela aurait l’avantage de répondre positivement à une critique tout à fait rationnelle du président Trump tout en posant les bases d’un espace européen potentiellement plus indépendant.