L’activisme diplomatique turc sous Recep Tayyip Erdoğan, et les fantasmes occidentaux nourris autour de la notion de néo-ottomanisme ont nourri le sentiment d’une certaine inimitié entre l’Union Européenne et l’un de ses plus importants voisins (avec la Russie). Inimitié renforcée par un processus d’intégration jamais abouti, la question chypriote, et avec difficultés entre Ankara et Athènes. Est-ce à cause de cette méfiance, ou d’une simple méconnaissance des réalités géopolitiques régionales, que lors des deux rencontres autour de l’Ukraine récemment organisées à Paris, les 17 et 19 février dernier, la Turquie n’a pas été conviée ?
Les arguments qui ont pu être mis en avant pour expliquer cet oubli (engagement militaire turc déjà important ailleurs, dialogue avec l’Ukraine mais aussi avec la Russie entrainant l’accusation de « double jeu », ambitions géopolitiques considérées comme gênantes par certains membres de l’UE) sont assez faibles. On peut évacuer dès maintenant le questionnement sur le caractère « européen » de la Turquie : d’un point de vue sécuritaire, considérer ce pays comme non-européen donc « moins » concerné par la question ukrainienne, c’est faire preuve d’une méconnaissance de l’Histoire et surtout de la géographie la plus élémentaire. Le fait que les Turcs aient des ambitions diplomatiques, et le désir d’avoir de l’influence dans leur environnement extérieur et au-delà, est justement une assurance qu’une victoire totale des Russes serait une mauvaise nouvelle pour eux. Pour reprendre une expression commune en Chine et en Asie du Sud-Est, il ne peut pas y avoir deux tigres dans la même montagne. Et en Mer Noire, en Asie centrale, dans les Balkans, au Moyen-Orient, Russie et Turquie ont souvent pu se trouver en compétition. Qu’Ankara ait encore le désir de peser sur les affaires du monde en fait justement un allié utile face à un autre grand acteur tout aussi ambitieux dans le même environnement régional, et avec lequel il y a une grande rivalité historique. L’idée que la Turquie jouerait « double jeu » ou serait même « proche » de la Russie est absurde : Ankara a développé ses liens dans le monde turcophone, a pu voir son influence augmenter en Syrie comme en Mer Noire d’abord par un affaiblissement de la position russe, Moscou donnant la priorité à sa guerre en Ukraine. Une Russie triomphante chercherait vite à revenir en force au détriment d’Ankara. On aime insister, en France, sur le fait que la Turquie a résisté, un temps, à l’entrée de la Suède dans l’OTAN… oubliant que cette entrée a été, en fin de compte, approuvée. Bien sûr, Ankara en a profité pour défendre au mieux ses intérêts nationaux, en poussant Stockholm à s’adapter à sa vision de la lutte contre le terrorisme, et en obtenant l’accord, par le Département d’État, d’une vente de F-16 d’une valeur de 23 milliards de dollars. Ici encore, la Turquie n’a rien fait d’autre que défendre ses intérêts nationaux, son intégrité territoriale… une attitude classique pour un État. Rien qui justifierait de regarder ce pays en particulier comme peu fiable sur le dossier ukrainien.
Non seulement la Turquie n’est pas à écarter, mais avec l’idée d’une implication militaire européenne plus directe dans une logique future de cessez-le-feu/processus de paix, il serait intéressant de la courtiser. Avec son armée de 800 000 hommes, elle est sans doute l’un des rares États qui pourrait effectivement envoyer en nombre des forces dans le cadre d’un tel projet. C’est une idée mise en avant par le couple franco-britannique, Alors que d’autres pays européens, comme l’Italie, critiquent farouchement cette proposition, et qu’on peut se poser des questions sur la capacité de bien des Européens à contribuer effectivement à une telle action, la Turquie a la masse militaire nécessaire, la volonté de s’impliquer si on l’y invite, et aussi l’expérience du dialogue avec les Russes en zone de conflit, par le précédent syrien. Dans le cadre de garanties de sécurité offertes à l’Ukraine, la Turquie serait un acteur trop précieux pour ne pas être impliqué. D’autant que l’échec du mémorandum de Budapest de 1994 va rendre toute assurance extérieure sujette à caution. En effet, ledit mémorandum aurait déjà dû assurer à l’Ukraine son intégrité territoriale, en échange des armes nucléaires soviétiques rendues à la Russie. Il a été violé en 2014, en 2022, et on peut se demander si des garanties de sécurité européennes seront suffisantes pour faire apparaître un futur accord comme plus solide. Face à cette réalité, l’engagement d’un acteur comme la Turquie n’est pas à négliger. Non seulement pour ses capacités militaires, mais aussi pour son influence diplomatique dans la région.
En effet, on ne peut que constater que la Turquie est considérée comme un acteur incontournable par tous les pays concernés par le conflit ukrainien. Le 18 février 2025, alors que Marco Rubio rencontrait Sergei Lavrov en Arabie Saoudite, le président Zelensky venait à Ankara pour un dialogue avec le président turc. Pendant cette rencontre, Erdoğan a rappelé que sa position diplomatique fait de la Turquie un des rares acteurs à pouvoir accueillir un dialogue entre Ukraine, Russie et États-Unis. Une réalité pleinement reconnue par le président ukrainien, qui a évoqué le fait qu’un pays comme la Turquie pourrait faire partie des acteurs militairement capables d’assurer des garanties de sécurité à l’Ukraine dans le cadre d’une paix russo-ukrainienne. Les Turcs ont également affirmé, lors de cette rencontre, l’importance, aux yeux d’Ankara, de la défense de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, ainsi que du libre commerce en Mer Noire, pouvant servir de base concrète à un apaisement entre les belligérants. Et par sa capacité à préserver des liens avec la Russie, la possibilité d’une influence turque sur un processus de paix est non négligeable. Lors du dialogue avorté à Istanbul en mars 2022, la Russie était opposée à la Turquie comme acteur garantissant la sécurité de l’Ukraine post-conflit. Cette opposition a clairement été levée, cela a été rendu clair lors de la visite du ministre des Affaires étrangères russe, Sergei Lavrov, le 24 février dernier. Visite pendant laquelle les Russes ont partagé avec les Turcs le détail de leurs échanges avec les Américains le 18. Enfin, Le 27 février dernier, Américains et Russes se rencontraient à Istanbul afin de préparer une normalisation de leurs relations bilatérales. Même si les Turcs ont été gêné, comme les Européens, d’être mis de côté dans le dialogue russo-américain autour de l’Ukraine, ils ont affirmé soutenir la logique de paix du président Trump, se réservant la possibilité d’être des acteurs non négligeables dans la détente des relations russo-américains, et sur un processus de paix autour de l’Ukraine.
C’est pour cet ensemble de raisons que Londres a pris soin d’inviter la Turquie à son sommet sur la sécurité de l’Ukraine début mars. Et à Paris comme ailleurs, ce serait une politique de bon sens que d’accepter pleinement l’importance d’un rapprochement avec la Turquie pour créer un bloc sécuritaire crédible face à la Russie. Cela pourrait être le début d’une coopération mutuellement bénéfique, à bien des niveaux : on pense par exemple au développement du complexe militaro-industriel turc, qui pourrait se faire façon optimale avec des coopérations européennes, notamment avec un apport technologique de ces derniers. En retour, l’appui turc serait essentiel pour renforcer la capacité manufacturière militaire des Européens. Ce serait, indirectement, une aide importante à l’Ukraine : Kiev et Ankara se considèrent comme alliés dans le cadre du développement de leur capacité de production militaire, y compris dans une logique d’après-guerre. Les Ukrainiens savent notamment ce qu’ils doivent aux drones Baykar TB2 turcs. Ensemble, comme l’a fait remarquer le président Zelensky lui-même le 18 février, les armées turques et ukrainiennes sont les plus nombreuses d’Europe, et leur intégration dans une système de sécurité continental est incontournable : développer collectivement leurs capacités militaires de production et de développement technologique, et de là soutenir le complexe militaro-industriel turc, fait donc sens.
Dans le cadre d’un monde plus instable, où la relation avec la Russie pourrait bien rester difficile pour longtemps, ce n’est pas qu’au niveau sécuritaire qu’un rapprochement avec la Turquie serait bénéfique pour les Européens : en Asie centrale, en Syrie, par exemple, l’influence turque pourrait être découplée par un soutien européen, et ce serait d’autant plus bénéfique que dans les deux cas, les intérêts européen et turc sont convergents (lutte contre Daech, contrôle des migrations, etc.). Enfin, un rapprochement euro-turc, en plus de contrer l’influence russe, pourrait permettre, enfin, un apaisement des tensions en Méditerranée orientale, entre la Turquie et la Grèce. Une telle détente semble difficilement imaginable dans un échange strictement bilatéral entre les deux pays. Mais avec une implication européenne, et au nom d’une sécurité continentale que les Européens vont devoir assumer eux-mêmes, une telle évolution est possible, et souhaitable.
En bref, la Turquie est un élément non seulement dans le cadre de la question ukrainienne, mais pour la géopolitique européenne en général. Si les pays de l’UE sont sérieux à propos d’une quelconque autonomie stratégique et sécuritaire face à la Russie (et à l’Amérique de Trump), cela passera forcément par des rapports privilégiés avec Ankara.





