Entre le 7 et le 10 septembre 2025, un peuple a bousculé un statu quo politique sclérosé, qui assurait la réalité du pouvoir à une poignée de politiques et à leurs familles. Le sujet semble avoir été regardé avec désinvolture vu de Paris. Pourtant, on était dans la claire continuation d’une révolte régionale de la jeunesse contre le népotisme d’une oligarchie ayant confisqué le pouvoir : c’est la même explication qu’on peut donner aux événements au Sri Lanka en 2022 et au Bangladesh en 2024. La « révolution » a été relativement pacifique : les images de bâtiments brûlés, notamment le Parlement, peuvent impressionner. D’autres images, de jeunes Népalais tués pour avoir dénoncer le népotisme d’un pays déjà faible économiquement, étaient autrement plus choquantes, et font comprendre qu’un apaisement rapide était loin d’être acquis. En fait, les prochains mois vont être décisifs pour que dans quelques années, la « génération alpha » ne soit pas dans l’obligation, elle aussi, de descendre dans la rue pour se faire entendre. Avec cette fois, le risque que la confrontation avec les forces de l’ordre soit autrement plus violente.
Stabiliser la République
Le chantier des réformes à mener est considérable. Mais le gouvernement de transition pourrait poser les bases d’une vision en politique intérieure, capable de mieux protéger cette République post-manifestations. Et cela avec deux projets clés.
L’un des dossiers les plus importants est incontestablement la démocratie interne des partis politiques : une République népalaise sera plus démocratique le jour où ses partis de gouvernement le seront également.
Avant les manifestations, la direction des partis avait un contrôle absolu, sans que les militants ou même les cadres aient la possibilité d’influer sur les grandes décisions. Plus de démocratie, en interne, aurait pourtant plus raccourcir les manifestations et le nombre de morts : on sait aujourd’hui que les deux secrétaires généraux du parti du Congrès du Népal, ainsi que d’autres membres clés, voulaient se retirer de la coalition après la mort de plusieurs jeunes manifestants le 7 septembre. Mais ce fut peine perdue, parce qu’ils n’avaient pas pu convaincre leur chef, Sher Bahadur Deuba.
Ces petits potentats de partis s’entendaient entre eux pour accéder au pouvoir en court-circuitant le choix populaire, expliquant la corruption du système politique, et l’obligation, pour la population, de se faire entendre dans la rue.
Si, par la suite, le gouvernement de transition népalais veut s’assurer que les politiques ne retombent pas dans une logique népotique et oligarchique, il doit les forcer à apprendre, et respecter, le fonctionnement démocratique à l’intérieur de leurs propres partis. Il serait sans doute nécessaire, en conséquence, que le Népal se dote de l’équivalent de l’article 21 de la Loi fondamentale allemande, qui impose que les partis politiques se conforment aux principes démocratiques, soient transparents sur leurs sources de revenus, et leur façon de les utiliser. Avec la « retraite » annoncée des six anciens premier ministres qui représentaient la dérive oligarchique du régime, une telle logique, si possible inscrite dans la constitution du pays, pourrait sauver le fonctionnement démocratique en l’assainissant.
Avec une cinquantaine de morts lors des manifestations, la meilleure façon de leur rendre hommage et d’assurer à la population qu’elle a été entendue va être aussi de réformer la police. Cela devrait être l’autre grand projet du gouvernement provisoire, avec celui formant les partis politiques à la démocratie. En effet, les forces de l’ordre, lors des manifestations, sont passées trop vite des canons à eau à un armement fait pour tuer, parfois contre des enfants de moins de 18 ans portant leurs uniformes d’écoliers. Des manifestants tués ont été touchés au torse ou à la tête, preuve que l’objectif, dans le feu de l’action, est devenu de tuer des citoyens comme s’ils s’agissaient d’ennemis.
Former la police à la gestion des foules plus qu’à la répression pourra aider à canaliser toute nouvelle manifestation, pour qu’elle puisse amener à d’éventuelles réformes supplémentaires sans prendre le risque de déstabiliser le pays. Une police respectueuse de la vie humaine sera la preuve, avec la démocratisation des partis politiques, que la République née des manifestations compte se stabiliser par la prise en compte de la parole de la population, plutôt que par la violence. Sans doute la meilleure façon d’assurer la stabilité du régime.
Protéger la République népalaise face au projet « monarchique-identitaire »
Moins immédiatement visible mais tout aussi important, le pouvoir politique issu de la révolte populaire va devoir se positionner, de façon vigoureuse, face à une proposition politique alternative, qu’on pourrait appeler l’option « monarchiste-identitaire ».
Elle représente deux grandes idées : l’abandon de la sécularisation de l’État, qui redeviendrait officiellement hindou ; et le retour au pouvoir d’une monarchie autrefois décriée pour ses tendances autoritaires, mais qui a aussi forgé la nation népalaise sur le temps long. Les deux projets ne sont pas totalement alignés, mais la monarchie est forcément hindoue, et, dans le cadre d’une « hindouisation » de l’État, le retour du roi, quasiment associé à une divinité hindoue sous le régime monarchique, sera une question légitime.
La tendance monarchiste est loin d’être négligeable : quelques mois avant la révolte de la génération Z, elle avait pu organiser ses propres manifestations à Katmandou ; et la tentation identitaire hindoue a un réel attrait pour une partie non négligeable de la population : près de la moitié d’entre elle pourrait être tentée par un retour en arrière identitaire. Cela ne signifie pas qu’une telle masse serait prête, demain, à faire de cette question une raison de retourner dans la rue. Mais elle signale les capacités d’influence d’un populisme identitaire qui va au-delà du monarchisme traditionnel. Or cette tendance a des soutiens marqués, en Inde dans le milieu nationaliste hindou, soutiens qui vont jusqu’au financement. Si la République post-manifestations ne réussit pas à convaincre, un changement de régime n’est pas à exclure. Et même sans pouvoir changer le régime, elle pourrait amener à une montée des tensions entre Népalais, y compris sur des questions objectivement exagérées et secondaires pour le pays (la crainte d’une montée en puissance de conversion au christianisme). Au Népal comme ailleurs, l’idéologie identitaire est potentiellement corrosive pour l’unité nationale.
Si le danger politique est réel, il serait faux de l’exagérer en associant abusivement l’armée à la tentation de restauration monarchique. Cela a pourtant été fait par quelques partisans de théories du complot, quand le chef de l’armée, Ashok Raj Sigdel, a appelé au calme lors d’un discours le 9 septembre dernier. Derrière lui se trouvait un tableau du roi hindou Prithvi Narayan Shah, un Père fondateur de l’État népalais moderne. Loin d’être un choix politique, ce personnage historique se retrouve dans nombre de bâtiments de l’armée, par patriotisme. De fait l’armée a montré une grande capacité de contrôle, et de respect de la constitution démocratique, lors des événements de septembre. Même s’il y a des monarchistes dans ses rangs, l’institution en elle-même est neutre, et sert l’État.
Peut-être que face au danger politique monarchiste-identitaire, une copie de l’article 21 de la Loi fondamentale allemande fait décidemment sens. On rappellera qu’en plus de ce qui a été expliqué plus haut, cet article déclare que tout parti, par ses buts affichés ou l’action de ses militants, mettant en danger l’ordre démocratique, est inconstitutionnel… Une approche qui pourra être critiquée par les populistes en Inde et en Occident, mais qui pourtant serait nécessaire pour protéger la forme républicaine, et démocratique, du régime actuel au Népal.
Les priorités diplomatiques (1) : une entente cordiale avec l’Inde
Les questions de politique intérieure sont incontestablement les plus importantes. Mais le Népal ne peut échapper à sa géographie : avec ses 140 800 km2, il s’agit d’un des plus petits pays au monde. Par ailleurs, il est enclavé entre deux géants : 1236 kms de frontières avec la Chine, 1690 avec l’Inde. Il faut associer à cette réalité géographique handicapante une situation économique très précaire, rendant le pays dépendant de l’émigration de travail vers l’Inde, la Malaisie et les pays du Golfe. La géographie et l’économie limite les capacités diplomatiques de Katmandou, qui doit avant tout s’assurer qu’aucune source d’instabilité ne vienne de l’extérieur.
Cela signifie, d’abord, une relation bilatérale claire et mutuellement bénéfique avec l’Inde. Le successeur du Raj britannique est un partenaire économique incontournable. L’émigration de travail chez ce voisin est d’autant plus importante qu’un Traité de Paix et d’Amitié permet, depuis 1950, la libre circulation entre les deux pays : avec jusqu’à 1,5 million de travailleurs migrants, des liens humains importants entre les deux côtés de la frontière, l’idée qu’il puisse y avoir, d’une façon ou d’une autre, une rupture entre les deux pays n’a pas de sens. En revanche, il va être dans l’intérêt du gouvernement né de la révolte populaire d’assurer que la relation bilatérale soit mutuellement bénéfique et surtout respectueuse de l’indépendance nationale. Une logique qui n’est pas totalement acceptée par certains nationalistes en Inde : on pense par exemple au n˚2 du BJP, le parti de Narendra Modi, à Bihar (nord-est de l’Inde), Samrat Choudhary, qui a critiqué le Congrès pour ne pas avoir intégré le Népal à l’Inde, associant donc l’indépendance du Népal à ses difficultés actuelles. Une approche qui heureusement, a été critiquée non seulement par le parti du Congrès lui-même, mais aussi par la direction du BJP. En effet, cette dernière a imposé à ses responsables de ne plus commenter la situation politique intérieure du pays, quoi qu’il arrive.
La diplomatie népalaise des prochains mois devrait soutenir une telle attitude, et assurer qu’elle reste la base de la relation bilatérale. Par la suite, obtenir de New Delhi des paroles assurant l’indépendance éternelle du Népal, dissociant clairement son destin de celui de l’État du Sikkim, absorbé par l’Inde en 1975, serait sans doute la meilleure des politiques pour les deux pays. De cette façon, la République népalaise rassurerait ses nationalistes, toujours suspicieux face à l’Inde, et cette dernière n’a pas besoin de contrôler son voisin pour y assurer la défense de ses intérêts nationaux.
Les priorités diplomatiques (2) : un non-alignement actif
Par ailleurs, il va être capital, pour la République népalaise, de mener, plus globalement, une politique « non-alignée » dans cette atmosphère de seconde guerre froide. Au nom de sa géographie comme de son économie et de ses intérêts nationaux, Katmandou ne peut se passer ni de l’Inde, ni de la Chine. Cette dernière est capitale pour éviter une trop grande dépendance économique à l’Inde uniquement, une dépendance qui serait plus problématique que fructueuse. Car avec une jeunesse (moins de 30 ans) représentant 28,3% de la population népalaise, un chômage touchant spécifiquement les jeunes à presque 21%, mais pouvant dépasser les 30% en zone rurale, le défi du développement économique du Népal est trop important pour n’être relevé que par les investisseurs d’un seul grand voisin. Pour améliorer sa situation, le Népal a besoin d’investissements chinois, notamment pour le développement des infrastructures, autant que de liens économiques forts avec l’Inde.
Katmandou a besoin de ses deux voisins au point qu’il pourrait être utile que son non-alignement diplomatique se transforme en activisme anti-guerre, dans l’Himalaya (autour de la frontière sino-indienne) mais aussi en Asie du Sud en général. Les tensions indo-pakistanaises pourraient, après tout, se transformer en guerre sur deux fronts, pour l’Inde, avec le Pakistan et la Chine, une équation dangereuse pour l’avenir de la région. Il est de plus en plus clair que ces rivalités entre puissances n’auront pas de gagnants. Et que les « petits » États de la région, dont le Népal, pourraient en être les « dommages collatéraux d’une telle évolution. Il serait dans l’intérêt de la République post-manifestations de se présenter comme un intermédiaire diplomatique entre les différents rivaux : une détente entre eux signifie une compétition qui se limiterait à des propositions d’investissements, au Népal entre autres… une rivalité autrement moins dangereuse pour l’avenir de l’Asie du Sud.
Une telle diplomatie serait, à bien des égards, dans une certaine continuité avec la recherche d’une certaine ambiguïté géopolitique existant déjà sous la monarchie. Mais avec les dangers qui menacent la région, une telle position devrait être plus clairement ancrée dans la stratégie globale de l’État népalais : cela aurait l’avantage de prouver à l’Inde que le but n’est pas de gêner ses ambitions, tout en soutenant une diplomatie qui éviterait, autant que possible, tout dérapage militaire à la frontière sino-indienne comme sur la « Ligne de Contrôle » indo-pakistanaise.
Vu d’Europe, on a parfois tendance à considérer les évolutions politiques dans les « petits » pays, voire les États de taille moyenne, comme sans conséquence. C’est une erreur : en Asie du Sud en particulier, il serait à l’avantage des Européens de soutenir ces « petits » États dont les populations ont clairement montré un désir de démocratie et de lutte contre la corruption. Plus encore s’ils aident à stabiliser une zone où une guerre entre puissances nucléaires est toujours possible. Dans cette logique, le Népal est un pays à suivre, et son gouvernement actuel, un pouvoir à soutenir.





