Lutter pour le Khorassan plutôt que pour l’Afghanistan ? Une autre façon de penser la résistance afghane

Notes de l'Observatoire
Didier CHAUDET
2 juillet 2025

« Afghanistanais » : c’est de cette façon que certains exilés, aujourd’hui, se présentent, plutôt que de se dire Afghan. Cela peut prendre par surprise, mais on comprend mieux quand on se souvient qu’Afghan est à entendre comme un synonyme de « Pachtoune », une des ethnies d’Afghanistan. En fait l’ethnie la plus importante, fondatrice de l’État moderne afghan, au 18ème siècle avec Ahmad Shah Durrani, puis pendant le Grand Jeu russo-britannique. Depuis cette période, le pouvoir appartient traditionnellement aux Pachtounes, quel que soit le régime. Et cela a signifié bien des limites et des souffrances pour les autres groupes ethniques sur le territoire afghan, soumis à une « colonisation intérieure », voire à un sort bien pire, au moins entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, pour les Hazaras.

Quand l’auteur de ces lignes demandait à des hauts fonctionnaires, des militaires, des politiciens pachtounes, à l’époque du précédent régime, s’ils pouvaient accepter qu’un homme comme Abdullah Abdullah devienne président de la république, la réponse était souvent la même : le pays n’est pas « prêt » à être dirigé par un non-Pachtoune. Rappelons qu’Abdullah Abdullah est de père pachtoune et de mère tadjike. Mais le fait qu’il ait été associé à Ahmad Shah Massoud, à l’Alliance du Nord, et aux Tadjiks, qu’il ne soit pas pleinement pachtoune, était suffisant pour le disqualifier aux yeux de beaucoup. La question ethnique pesait lourd dans le jeu politique avant le retour des Taliban. Et c’est toujours le cas aujourd’hui, avec un pouvoir politique qui a été incapable d’être inclusif.

Face à l’Émirat qu’ils exècrent, les exilés qui se présentent comme Afghanistanais souhaitent de fait qu’à l’avenir, sous un nouveau régime, puisse émerger, enfin, une identité citoyenne. Suivant une logique bien connue en Asie centrale post-soviétique : on peut par exemple, être Kazakhstanais, mais d’ethnie kazakhe, russe, coréenne, etc. Pourtant, dans le cas de l’Afghanistan, c’est sans doute un vœu pieux : sous l’ancien régime supposé démocratique, une telle approche aurait pu être promue, mais ne l’a pas été, que ce soit par les protecteurs américains ou par les élites pro-occidentales qui dominaient alors l’espace politique et intellectuel à Kaboul. Peut-être parce que dans un pays marqué par la différenciation ethnique et culturelle dans la lutte pour le pouvoir, exclure ces questions comme moyens de mobilisation politique, même au nom d’un plus grand sentiment d’unité, était inimaginable.

Malgré l’hypocrisie de certains de ceux qui défendent cette idée maintenant qu’ils sont en exil, l’approche en elle-même est séduisante : libérer l’Afghanistan de la question ethnique, théoriquement, serait une solution aux tensions internes qui ont nourries une guerre civile de plus de quarante ans.  Mais quand l’ethnie principale du pays, sous l’ancien régime comme sous les Taliban aujourd’hui, refuse une telle approche, on comprend que dans les frontières actuelles du pays, une telle évolution est une vue de l’esprit.

C’est ce qui explique l’émergence d’un autre mot dans les débats intellectuels de la diaspora : celui de « Khorassan ». Il a été monopolisé outrageusement par la branche de Daech implanté dans l’environnement régional afghan, appelé « État islamique au Khorassan » (EI-K). Mais ce serait une erreur de rejeter l’expression parce qu’elle est détournée par un groupe radical. Le Khorassan, c’est avant tout une zone culturellement et historiquement importante, incluant la majeure partie de l’Afghanistan, mais aussi le nord-est de l’Iran, le Tadjikistan, une grande partie de l’Ouzbékistan et du Turkménistan. Cet espace appartient au monde persan au sens culturel et linguistique du terme. C’est une façon de repenser l’Histoire d’au moins une partie du territoire afghan, de le séparer du projet étatique pachtoune, et de promouvoir des liens naturels d’abord avec le nord et l’ouest, iranien et centrasiatique, plutôt que vers l’Asie du Sud.

Politiquement, la mise en avant d’une telle identité signifie le soutien à un prochain régime qui serait fondamentalement confédéral, au plus. Avec la possibilité d’un divorce à l’amiable, à la tchécoslovaque. Face à un régime qui reste une expression du nationalisme pachtoune, en plus d’une vision islamiste de la société, et jacobine de la politique, la seule façon, pour une résistance qui n’a pas encore brillé par ses capacités militaires, de se forger une identité politique attrayante pour au moins une partie des Afghans est de faire pleinement sienne la notion de « Khorassan ».

Elle serait plus conforme aux désirs de la diaspora, et pourrait être attractive pour les Tadjiks, les Ouzbeks et les Hazaras connaissant des difficultés, dans leurs régions respectives, avec le pouvoir central des Taliban. Cela n’assurera pas forcément la victoire de la résistance : mais cela lui donnera une colonne vertébrale idéologique qui lui manque aujourd’hui, nécessaire pour s’unir et recruter.

Se placer dans une logique pro-Khorassan, potentiellement séparatiste, aurait d’autres avantages, plus pratiques : même soumis à certaines difficultés, les Taliban auront toujours, très probablement, un ancrage fort en territoire pachtoune. Une résistance anti-Taliban ne va pas forcément obtenir un soutien important de l’étranger : il ne faut pas oublier qu’il a fallu le 11 septembre 2001 pour qu’une aide décisive, occidentale, soit donnée à l’Alliance du Nord. Une nouvelle reconquête de tout le pays, y compris la zone pachtoune, demanderait pourtant un apport de ce niveau. Mais le temps de la guerre contre le terrorisme est révolu, c’est aujourd’hui une seconde guerre froide qui motive la Maison Blanche. Si une résistance veut se matérialiser de façon crédible en territoire afghan, accepter d’abandonner les territoires largement dominés par les Pachtounes, se concentrer sur le nord non-pachtoune, et mettre en avant une logique pro-Khorassan, serait plus raisonnable.

Par ailleurs, ladite logique signifie ne plus soutenir le nationalisme pachtoune qui conteste la frontière avec le Pakistan : si la résistance réussit à se montrer crédible sur le terrain dans la durée, elle pourrait trouver, dans ce pays mais aussi en Iran, des forces prêtes à la soutenir, si le régime des Taliban n’agit pas en bon voisin.

Bien entendu, une telle orientation idéologique ne sera pas suffisante : une résistance même séparatiste va devoir prouver ses capacités militaires et politiques dans les prochaines années. Réussir à conserver un contrôle au moins partiel d’une partie du territoire afghan est la preuve qu’attend la communauté internationale pour prendre cette résistance au sérieux. Si elle se limite à l’agitation en terre étrangère, en Occident, elle s’enfermera dans une impuissance semblable à celle de la diaspora iranienne née après la révolution de 1979.

Mais faire dès maintenant le choix de la bonne vision politique est essentiel pour que la résistance survive sur la durée. Et pour l’instant, une approche « pro-Khorassan » apparaît comme la plus raisonnable; que ce soit pour soutenir une logique franchement séparatiste, ou très confédérale, comme alternative à l’Émirat actuel.