photo issue du site du Kremlin
Lors d’une conférence sur la sécurité en Eurasie, à Perm, le 29 mai dernier, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a affirmé le désir de la Russie de voir renaître la coopération trilatérale entre Beijing, New Delhi et Moscou. Cette troïka avait été lancée, en 1998, à New Delhi, par le Premier ministre russe de l’époque, Evgueni Primakov. Elle avait permis une vingtaine de réunions entre différents acteurs ministériels des trois pays. Mais l’initiative était tombée en désuétude après la 18ème rencontre (virtuelle, pour cause de Covid), entre les ministres des Affaires étrangères de la troïka en novembre 2021, organisée par l’Inde. C’est surtout la crise à la frontière sino-indienne en 2020 qui a rendu une telle coopération trilatérale impossible.
On peut comprendre le désir russe de ressusciter le « RIC » : le projet nous ramène à une époque où, dans la Grande Eurasie, des trois puissances, c’était la Russie, qui, naturellement, dominait. Le RIC était d’abord un projet russe, qui a bénéficié d’une implication particulière du Kremlin, amenant Indiens et Chinois à prendre l’idée au sérieux. Il s’agissait de pousser à une coopération trilatérale face à deux problèmes communs, qui peuvent apparaître comme étant toujours d’actualité : l’hégémonie américaine et le djihadisme. Mais la résurrection du RIC ne se limite pas à une approche nostalgique et à la désignation d’ennemis communs.
Dans cet environnement régional asiatique, la Russie se positionne comme un acteur ambitieux et une force de propositions face à ses partenaires. Le discours tenu ad nauseam, à Paris et à Washington, faisant de la Russie un « partenaire junior » dépendant de la Chine, considéré comme « hors-jeu » dans la compétition géopolitique, empêche de voir que malgré des faiblesses incontestables, le Kremlin a une politique diplomatique et économique sérieuse au sud et à l’est. Pour la mener à bien, préserver des relations chaleureuses avec les deux géants asiatiques, et éviter que ces derniers ne se considèrent comme des rivaux irréconciliables, sont deux approches complémentaires et nécessaires.
C’est donc sans surprise qu’on constate une implication russe pour tenter d’apaiser les tensions frontalières sino-indiennes dès juin 2020. Par la suite, on retrouve de nouveau la médiation russe dans la détente entre Beijing et New Delhi sur ce même sujet en octobree 2024. Le RIC se placerait donc dans une continuité qui fait de la Russie non seulement une force de propositions originales, mais aussi un acteur diplomatique restant non négligeable en Asie.
Il y a aussi la réalité imposée par l’administration Trump : même affaiblie par une guerre contre le terrorisme qui fut, à bien des égards, un échec coûteux, l’Amérique reste une puissance capable de peser sur les intérêts des trois pays ; et son leadership apparaît aujourd’hui comme particulièrement imprévisible, y compris avec ses alliés. L’image que projette Washington, à l’étranger, rend donc l’idée du RIC plus attrayante. D’autant plus que les sources d’inquiétude et d’incompréhension ne se limitent pas qu’à la Maison-Blanche : ainsi le sénateur Bill Graham, avec le soutien de 80 de ses collègues, veut faire passer une loi imposant de nouvelles sanctions contre tout État achetant du pétrole russe, et ciblant en particulier la Chine et l’Inde. Cette proposition de loi signifierait des droits de douane punitifs de 500% sur les produits à destination des États-Unis. Certes, l’administration Trump a tenté de réduire l’impact de cette loi ; et même si elle était adoptée, une astuce juridique serait sans doute trouvée pour éviter des conséquences trop fâcheuses pour les intérêts économiques des deux géants asiatiques, et pour les relations diplomatiques avec eux. Mais avec l’incertitude découlant de la situation politique à Washington, une renaissance du RIC peut être une idée rationnelle pour nombre d’acteurs non seulement à Moscou, mais aussi à Beijing et à New Delhi.
À Beijing en effet, l’idée n’est pas forcément considérée comme inintéressante. Face aux Américains et à leurs alliés de l’OTAN qui, en juin 2022, ont ouvertement désigné la Chine comme un « défi systémique », les Chinois mettent en avant le désir de fonder une autre mondialisation, nourrie de l’« esprit de Shanghai » (上海精神, Shànghǎi Jīngshén), c’est-à-dire s’appuyant sur des consultations diplomatiques régulières et la recherche d’intérêts mutuels, dans le respect des différences culturelles et politiques. La logique qu’on retrouve avec l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) ou les BRICS pourrait faire apparaître la renaissance du RIC comme une suggestion de bon sens vu de Beijing.
D’autant plus que ce qui compte est moins l’efficacité du projet que l’état d’esprit qui l’habite : soutenir un processus refusant les diktats occidentaux, et faisant de la Chine un partenaire et non la cible d’une « seconde guerre froide » est, en soi, une victoire. Dans cette optique, le RIC ne signifierait pas forcément un changement radical de la situation diplomatique en Asie, si ce n’est qu’elle permettrait une plus grande coopération entre grandes puissances eurasiatiques.
Par ailleurs, aujourd’hui, les Indiens pourraient, eux aussi, être tentés par la proposition russe : même si les négociations autour d’un accord commercial avec les Américains semblent évoluer positivement, il y a la crainte qu’un tel accord ne soit pas durable, et que le coût pour certains acteurs économiques indiens soit conséquent.
Surtout, lors de la dernière crise indo-pakistanaise, la position américaine a été source d’agacements en Inde. La relation indo-américaine était fondée sur un découplage des questions touchant la puissance sud-asiatique et son voisin pakistanais. Cette déconnexion a toujours été, en partie, une illusion, parce qu’on ne peut rien contre les réalités géographiques. Pourtant, depuis l’administration W. Bush et sa « guerre contre le terrorisme », une telle idée avait été acceptée et maintenue à Washington, parce qu’une relation forte entre Indiens et Américains était considérée comme utile pour contrer la montée en puissance de la Chine. En se présentant comme l’acteur clé d’un cessez-le-feu indo-pakistanais, en ne se rangeant pas ouvertement du côté de New Delhi, le président Trump a fait voler en éclats cette fondation de la relation bilatérale. Sa proposition d’une médiation américaine pour permettre un dialogue indo-pakistanais sur le Cachemire va dans le même sens, relativisant fortement le statut de puissance et de partenaire privilégié de l’Inde, vu de New Delhi.
Relancer le RIC pourrait être une façon de faire comprendre aux Américains que les Indiens ont la possibilité de préserver une réelle autonomie stratégique. Cela avait déjà été le cas sur la question ukrainienne, mais d’une façon qui n’avait pas été véritablement problématique pour Washington : l’Inde n’était pas supposée peser sur les affaires européennes de toute façon. L’Inde restait une puissance régionale se concentrant d’abord sur ses adversaires voisins, la Chine et le Pakistan, et menant une politique étrangère se concentrant prioritairement sur l’Asie, avec des ambitions, au mieux, dans le « Sud global ». Et quand le sujet était considéré comme important pour Washington, par exemple Gaza ou l’Iran, on pouvait constater que New Delhi avait toujours des positions très proches de la Maison-Blanche. Une prise de distance, même symbolique, face à cette politique globalement convergente, en Asie même, serait un signal fort de New Delhi à Washington.
Pourtant, on est en droit de douter de la capacité de la troïka à renaître de façon efficace. Ainsi, les tensions frontalières entre Inde et Chine n’ont pas été définitivement apaisées. Si l’attitude américaine lors de la crise indo-pakistanaise a pu agacer les Indiens, ces derniers ne sont pas sans savoir que c’est l’implication indirecte chinoise qui a permis à Islamabad de tenir. Les deux géants sont clairement en compétition en Asie. L’Inde s’oppose à l’amitié sino-pakistanaise, qui l’empêche de s’imposer comme une puissance dominante au niveau régional. Mais plus largement, elle rejette les Nouvelles Routes de la Soie, la capacité chinoise de tisser des liens en Asie du Sud. En Chine comme aux Etats-Unis et en Inde, on conçoit le développement des liens entre New Delhi et Washington d’abord dans une logique d’opposition à la montée en puissance de Beijing. En comparaison de ces tendances lourdes, les difficultés actuelles dans le couple indo-américain peuvent apparaître, au moins pour l’instant, comme bien secondaires.
Par ailleurs, la proposition russe est affaiblie par le fait qu’elle ne semble pas bien saisir l’évolution de l’Inde depuis la fin de la première guerre froide. Diplomatiquement, il y a un décalage important entre les façons de voir russe et chinoise d’une part, et indienne d’autre part, sur les grandes questions régionales. Ainsi, lors de cette même conférence de Perm, Lavrov a critiqué le Quad et la notion même d’Indopacifique comme les outils d’une politique anti-chinoise dans laquelle les Américains souhaitaient enfermer New Delhi. Cette approche ne prend pas en compte un fait important: l’Inde a fait le choix du rapprochement avec les Américains.
Certes, les Indiens doivent rappeler aux Américains que leur relation est un partenariat stratégique souple, et non une alliance, moins encore une alliance faisant de l’Inde un partenaire junior. Mais cela ne retire en rien la réalité d’une relation indo-américaine forte, voulue par New Delhi comme par Washington, confirmée dans le temps, et qui semble être faite pour durer.
Cette méconnaissance de l’Inde post-guerre froide s’est retrouvée, par le passé, dans le désir russe d’intégrer ce pays dans l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) : cela a représenté une tentative ratée de la Russie de limiter l’influence chinoise. Alors que l’intégration du Pakistan dans l’OCS pouvait préserver son focus centrasiatique au sens large, incluant le problème sécuritaire afghan, accepter les deux rivaux sud-asiatiques n’a eu pour résultat que d’introduire leur opposition radicale au sein de l’organisation. Avec, à la suite des tensions israélo-iraniennes, la confirmation que l’Inde, et le reste de l’OCS, ont des approches divergentes sur des dossiers importants. Beijing, dans les années 1990, dans une situation géopolitique différente, pouvait croire à la troïka. Mais aujourd’hui, le fossé entre les deux principaux acteurs asiatiques du RIC, et même la divergence grandissante entre intérêts russes et indiens, rendent la renaissance espérée à Perm difficilement imaginable.
L’efficacité d’un dialogue trilatéral peut donc être mise en doute. Le RIC pourra malgré tout être relancé, la diplomatie chinoise ne rejetant jamais une possibilité de dialogue, surtout s’il permet de renforcer les relations avec la Russie et de faire passer un message à l’hyperpuissance américaine. Mais il y a fort à parier que la troïka ne sera, alors, qu’un théâtre d’ombres, qui disparaîtra en cas de nouvelles tensions indo-pakistanaises, sino-américaines, ou s’il y a une détente dans les relations Inde-Etats-Unis.
À défaut de faire renaître le RIC de façon efficace, la Russie peut chercher à s’affirmer comme l’intermédiaire indispensable entre Chine et Inde, afin d’assurer que les deux géants asiatiques puissent continuer à se parler, malgré leur rivalité. C’est sans doute l’un des rares pays capables d’être un intermédiaire efficace entre les deux rivaux. Le discours russe autour de la renaissance du RIC a aussi permis de rappeler à la Chine et aux autres acteurs asiatiques un pilier non négligeable de sa diplomatie en Asie : le désir d’empêcher une trop grande influence américaine sur place. Une approche qui ne peut que plaire à Beijing.
À Moscou aussi, on a lu Brzezinski : la logique de Washington est de garder la Grande Eurasie divisée pour préserver la suprématie américaine. Et bien entendu, la logique du Kremlin est de s’opposer à cette politique. Cela veut dire continuer à cultiver l’amitié indienne, tout en s’appuyant solidement sur une entente cordiale avec la Chine.
Peu importe, donc, l’avenir du RIC : cette proposition n’est qu’un élément d’une diplomatie défendant l’influence de la Russie comme grande puissance en Asie.





