Russie, Iran, Inde-Pakistan : priorités géopolitiques vues de France et d’Europe

Notes de l'Observatoire
Didier CHAUDET
12 juin 2025
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Ne pas prendre au sérieux les priorités géopolitiques, et ne pas savoir hiérarchiser ces priorités, a un coût.

Avant l’entrée des troupes russes en Ukraine en 2022, on a pu constater que nombre de spécialistes et commentateurs nous affirmaient la primauté de l’« Indopacifique » pour les intérêts nationaux français. On savait pourtant qu’une guerre russo-ukrainienne avait commencé, de fait, en 2014, amenant à penser qu’un tel conflit pourrait, à terme, dégénérer, et menacer les relations russo-européennes. Une analyse à peine poussée de la notion d’ « Indopacifique » permettait également de constater qu’elle était née de la rivalité sino-américaine, plus précisément d’une opposition à la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale. Enfin, il était évident qu’en Asie-Pacifique, dans ce contexte, la France y serait vue comme acteur secondaire, voire comme un simple auxiliaire de Washington, y compris par les Anglo-Saxons eux-mêmes; alors qu’en Europe, un continent auquel nous appartenons effectivement, des tensions montaient autour d’un pays que Zbigniew Brzezinski voyait dès les années 1990 comme capital pour limiter les ambitions russes.

D’un côté, une notion associée aux intérêts nationaux américains ; de l’autre, une réalité politique et sécuritaire qui aurait dû s’imposer comme une évidence, ne serait-ce que pour des raisons géographiques… Et pourtant, l’évidence a été ignorée, ou plutôt, elle a été mise au second plan.

Après 2022, on peut affirmer que tout géopolitologue ayant soutenu que l’ « Indopacifique » était, pour Paris, plus importante que l’Europe, s’est lourdement trompé. Cette erreur, largement partagée dans les capitales de l’UE, a signifié un manque de sérieux sur la question de l’Europe de la Défense, et un cynisme amusé quand l’idée d’ « Europe puissance » était mise en avant. Un temps précieux a été perdu, qui aurait permis aux Européens de penser et réaliser leur propre sécurité régionale, plutôt que de tout miser sur une protection américaine.

Cette incapacité à voir le monde tel qu’il est, avec un regard authentiquement européen, a encore des conséquences concrètes en 2025 : avec le rapprochement entre l’administration Trump et le Kremlin, ce n’est plus l’Occident, mais « l’Europe collective » qui est considérée comme l’ennemi de Moscou. Dans les années à venir, il est incontestable que le rapport à la Russie devra être vue comme une priorité française et européenne. Pas uniquement dans une simple logique de rivalité, mais aussi parce que Moscou représente une puissance, sur notre continent, avec lequel les relations sont maintenant très difficiles. Il sera nécessaire de mener une politique sécuritaire sérieuse, mais aussi d’avoir la capacité de rétablir, à terme, un dialogue diplomatie euro-russe.

Quoi qu’il en soit, la réélection de Trump, ici, est paradoxalement positive. Analystes et commentateurs français avaient décidé d’oublier l’impact désastreux des deux présidences W. Bush, de son inimitié contre la « Vieille Europe » à ses atteintes aux droits de l’Homme au nom d’une « guerre contre le terrorisme » qu’il a perdu. La première élection de Donald Trump a été vue cavalièrement, comme une erreur, par ces mêmes intellectuels :  la réélection de Trump a rappelé que des tendances lourdes de la vie politique américaine sont bel et bien en décalage avec les espoirs d’élites intellectuelles et politiques à Paris et ailleurs en Europe de l’Ouest. Certains voudront encore croire que de futures élections corrigeront cette « aberration » politique. Mais ils pourraient vite être déçus, quand on se penche sur l’état du parti démocrate aujourd’hui. Les passionarias de l’atlantisme, en Europe, vont devoir admettre leurs erreurs de priorités diplomatiques et sécuritaires. L’Indopacifique ne peut donc plus être une priorité des Européens pour plaire aux Américains. Il va être nécessaire aux pays de l’UE, France incluse, de penser les intérêts nationaux de façon plus indépendante.

Encore faut-il ne pas passer d’une erreur d’analyse à une autre. Récemment, certains affirment ainsi que la lutte contre le « fondamentalisme islamiste » est plus importante que la question russe. Comme avec l’Indopacifique, on est face à un problème de perception, et de hiérarchisation.

Il est déjà plus conforme aux réalités de dire que ce sont les « groupes terroristes djihadistes » qui sont un danger pour la France, comme pour nombre de nos partenaires occidentaux, moyen-orientaux et asiatiques. Le fondamentalisme est problématique dans toutes les religions, mais ne devient pas forcément violent ; et l’islamisme est une doctrine politique qui ne fait sens que dans un environnement à majorité musulmane où une force politique représente cette idéologie. Il peut être nécessaire de surveiller les groupes les plus agressifs, surtout pour éviter qu’un discours outrancier ne radicalise pas certains esprits influençables. Et il faut s’assurer que certains groupes ne deviennent pas des mouvements sectaires, mettant en danger des personnes vulnérables. En revanche, faire de tout conservateur, voire de tout religieux traditionnaliste, un ennemi déclaré de l’État, c’est très discutable. Cette surévaluation d’un danger mal analysé a déjà conduit à des situations absurdes ; on pense par exemple aux discours déplorables autour d’une influenceuse dont la simple robe longue au festival de Cannes 2025 aurait représenté, selon certains, l’entrisme des Frères musulmans. En plus d’être intellectuellement assez faible, cette approche confusionniste (qui ne s’explique que par un refus de distinguer musulmans, islamistes et terroristes djihadistes) est aussi contreproductive. En effet, le fantasme des groupes terroristes en général, djihadistes en particulier, c’est justement de pousser une société à réagir de cette façon extrême, pour assurer leur capacité de recrutement, et de déstabilisation. Le confusionniste, paradoxalement, se met donc au service des objectifs djihadistes en voulant lutter contre le fondamentalisme au sens large.

Vu d’un point de vue des intérêts nationaux, pourtant, ce confusionnisme est hors-sujet. Le terrorisme djihadiste est, pour la France, la seule menace concrète. Rappelons les données livrées par le ministère de l’intérieur : depuis 2012, les djihadistes ont tué 274 personnes, et 400 individus ont été incarcérés pour fait de terrorisme. On est loin de la notion floue d’ « entrisme ». Cela relève de l’évidence : les acteurs faisant le choix de la violence terroriste sont une menace concrète, bien plus que le « djihadisme d’atmosphère », ou l’attitude conservatrice borné d’un conservateur religieux borné.  On ira même plus loin en affirmant qu’en terme de lutte contre les menaces non-étatiques, il ne faut pas être que réactif : quand des acteurs ou des groupes se réclament d’une idéologie radicale, quelle qu’est soit, pour cibler des populations civiles, il faut agir avec une même fermeté. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, il faut voir les djihadistes, mais aussi certains acteurs d’extrême-droite prônant l’action violente, comme des dangers sécuritaires, pour la sécurité française, comme ils l’ont été ailleurs. Mais même dans ce cas, on est face à un danger qui doit être géré par les services de renseignement et de police, voire par des actions ciblées au-delà des frontières. Si on évite de tomber dans l’erreur des intellectuels confusionnistes, et qu’une lutte contre-terroriste ferme et sérieuse est bien menée par l’État, le pays et ses intérêts ne peuvent pas être mis en danger par ces acteurs non-étatiques.

En effet, surestimer cette menace, ce serait refaire l’erreur que les Américains ont commise avec la « guerre contre le terrorisme », en transformant un acteur non-étatique en ennemi principal, faisant oublier le reste du monde. Cela les a amené à faire des dépenses inconsidérées, à mener des guerres qu’ils ont, en fait, perdues (Afghanistan, Irak), et cela sans vaincre leurs ennemis. En effet, ils avaient quasiment éliminé Al Qaïda en Afghanistan, avant de faire renaître le groupe par la guerre en Irak, puis de permettre indirectement l’émergence de Daech. Et surtout, géopolitiquement parlant, les différentes administrations post-11 septembre 2001 ont amené leur pays à tomber dans une logique de « choc des civilisations » qui a nourri l’ennemi djihadiste, tout en détournant Washington de la compétition géopolitique classique, sans permettre un apaisement avec Moscou ou Beijing.

En fait, l’unilatéralisme américain, exacerbé par sa lutte contre Al Qaïda, a amené un pays comme la Russie, qui a soutenu W. Bush au début de la « Guerre contre le terrorisme », à se méfier des Américains dès la guerre d’Irak. Et il a poussé la Chine à voir l’importance de se moderniser militairement, à mieux se coordonner avec la Russie dans une défense du multilatéralisme à l’ONU, et à profiter du répit géopolitique obtenu pour se renforcer, économiquement et diplomatiquement. Avant le 11 septembre 2001, l’administration W. Bush avait déjà désigné la Chine comme son prochain nouvel ennemi : il était clair pour les Chinois, réalistes dans l’âme, que le danger djihadiste comme priorité ne serait qu’une pause dans l’opposition américaine à la montée en puissance de leur nation. Beijing a su profiter de ce « cadeau géopolitique », pour reprendre l’expression de Kishore Mahbubani. D’où, aujourd’hui, une certaine panique américaine, réalisant l’erreur des administrations W. Bush, et poussant tous les Occidentaux à se positionner face à la Chine… Mais il est trop tard : la Chine est aujourd’hui une authentique grande puissance ; le couple sino-russe, malgré des divergences, s’est consolidé face à une Amérique qui n’hésitait plus à frapper militairement sous des prétextes discutables ; et la guerre d’Irak, en plus de détruire la crédibilité américaine dans le Sud global, a ouvert la voie à la guerre en Ukraine, à bien des égards.

Une fois acceptées les leçons de cette erreur américaine, il est clair, du côté européen, que surestimer le « fondamentalisme islamiste » au détriment d’une implication sérieuse sur la « question russe » serait une erreur. Mais au-delà de la Russie, on voit deux autres priorités géopolitiques française et européennes, au moins pour les années à venir : l’Iran et l’Asie du Sud. Dans ce dernier cas, ce sont bien sûr les tensions indo-pakistanaises qui comptent.

Avec l’Iran, on est, depuis l’abandon de l’accord sur le nucléaire obtenu par Barack Obama, dans le scénario potentiellement cauchemardesque pointé du doigt, par le passé, par Zbigniew Brzezinski, car sans accord, la détente avec Téhéran est impossible. Brzezinski craignait, à raison, la possibilité d’un conflit régional au Moyen-Orient, et la déstabilisation du marché pétrolier. Il est clair que du point de vue des Iraniens, si on les menace et si on les empêche de vendre leur pétrole, ils feront en sorte que personne d’autre dans la région ne connaisse la tranquillité qu’on leur refuse. Et si les Américains leur déclarent la guerre, le régime fera en sorte que le prix à payer soit insupportable, pour l’Hyperpuissance, mais aussi pour les pays traditionnellement alignés sur Washington.  Pour les Français et les Européens en général, il y a également l’impact de la proximité géographique : un Iran rendu instable, fragmenté ou occupé, c’est l’assurance d’une plus grande pression migratoire, mais aussi d’un risque sécuritaire plus grand. Si la République islamique est attaquée, il est clair qu’elle utilisera ses réseaux pour frapper les intérêts nationaux occidentaux au Moyen-Orient. Sans oublier que pour Daech, radicalement anti-chiite, une déstabilisation du régime iranien serait une « divine surprise », que le groupe ferait tout pour exploiter, avec pour but de recréer son Califat territorial. On se retrouverait avec une zone d’États faibles, incapables de vraiment liquider les groupes djihadistes mais aussi mafieux, de la Syrie à l’Afghanistan, donc capables d’atteindre sans difficulté la Méditerranée et la Turquie… c’est-à-dire les portes de l’Europe. Le trafic d’héroïne et de méthamphétamines venant d’Afghanistan serait plus important encore, provoquant des ravages au Moyen-Orient, mais aussi sur notre continent. Terrorisme au moins régional chiite, djihadisme sunnite encore renforcé, montée en puissance du trafic de drogue et de la pression migratoire vers l’Europe : il est clair qu’une guerre contre l’Iran, qui déstabiliserait ce pays, irait contre les intérêts nationaux français comme de tous les pays européens. Mais ici encore, le fait de n’avoir pas défini plus tôt le dossier iranien comme une priorité spécifiquement européenne va sans doute limiter la capacité des Français et des Européens à se faire entendre : les Américains dominent la région, plus ou moins en coordination avec des alliés de longue date (Israël, Arabie Saoudite, entre autres), avec une influence concurrente limitée de la part de la Chine. Des acteurs qui, tous, auront une vision différente du dossier iranien, de son importance, des objectifs à atteindre le concernant. Les pays d’Europe, s’ils veulent défendre leurs intérêts spécifiques, vont, comme face à la Russie, rattraper le temps perdu… et s’adapter en partie aux actions d’acteurs plus influents, avec des objectifs ne concordant pas toujours avec les leurs.

Enfin, en Asie du Sud, la crise récente confirme les craintes qu’on est en droit d’avoir sur le risque d’une future potentielle nouvelle guerre indo-pakistanaise. La réalité est que cette rivalité, spécifiquement, devrait être suivie avec autrement plus d’intérêt par les pays européens. À Paris notamment, la tendance à négliger le Pakistan, pourtant État-pivot au cœur des Asies, à résumer l’Inde à un grand marché et à un contrepoids à la Chine, et à penser l’Asie sous le prisme trompeur de l’« Indopacifique », a trop longtemps empêché de voir l’importance de ce conflit, qui ne peut pas être considéré comme lointain quand on se souvient qu’il s’agit de deux puissances nucléaires. Selon un scénario de guerre nucléaire indo-pakistanaise imaginé en 2019, n’importe quel cas de conflit de ce type tuerait au moins 50 millions de personnes. Il aurait un impact désastreux sur le climat comme sur l’agriculture, avec un risque de famine renforcé pour des millions, voire des milliards de personnes. Cela signifierait aussi une pression migratoire et un renforcement des dangers non-étatiques qui, forcément, toucheraient également l’Europe. Le risque d’un dérapage en période de crise, allant jusqu’à l’échange nucléaire, devrait être pris au sérieux, et transformer notre approche de l’Asie du Sud.

On le constate, les priorités françaises et européennes telles que définies ici sont fondamentalement eurasiatiques, dans le sens donné à cette partie du monde par Le Grand Échiquier de Z. Brzezinski. Contrairement à l’Indopacifique, la « Grande » Eurasie est une réalité géographique concrète pour les Européens. Plus précisément, pour 2025/2026, notre sécurité, à nous, Français et Européens, va bien dépendre des évolutions autour de l’Iran, de la situation à la frontière entre Inde et Pakistan, et du rapport des Européens à la « question » russe. Même si d’autres sujets peuvent être ponctuellement importants, ces trois dossiers devraient être considérés comme des priorités diplomatiques, à Bruxelles, Berlin, et Paris.