Le mouvement néoconservateur post-guerre froide, bien que désastreux dans l’influence qu’il a pu avoir lors de la « guerre contre le terrorisme », a été riche de personnalités diverses. Parmi les authentiques intellectuels qui ont soutenu cette vision du monde, Robert Kagan est incontestablement un personnage de premier plan. Par son affiliation à des institutions comme le think tank centriste Brookings ou le Washington Post, il a pu peser sur les débats de politiques étrangères outre-atlantique. On a oublié que son ouvrage Of Paradise and Power, traduit sous le titre La Puissance et la Faiblesse en français, publié en 2003 et accompagnant le débat autour de la « guerre de choix » contre l’Irak de Saddam Hussein, a pu être comparé à la « Fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama et au « Choc des Civilisations » de Samuel Huntington. Ce livre présentait le fossé du moment entre Européens et Américains comme fondamental, ne se limitant pas à une critique de la politique menée par W. Bush.
De son point de vue, après 1945, les Européens ont constaté entre eux que le dialogue et la réconciliation avaient entraîné la paix et la prospérité, un modèle qui pouvait inspirer le reste du monde. Une approche radicalement différente de l’expérience hobbesienne de l’Amérique. L’ouvrage non seulement excusait l’emploi de la force dans le cadre post-11 septembre, mais expliquait l’unilatéralisme américain précisément par le fait que les Américains sont puissants, entraînant une perception des risques, et une tolérance face à ces risques, radicalement différentes des positions du vieux continent. Parce qu’ils ont les moyens d’éliminer le risque par la force, ils ne répugnent pas à un emploi de la violence, rejetée par des Européens qui ont fait de nécessité vertu. Les faiblesses de l’argumentation, notamment les limites de sa définition de la puissance, ont souvent été mises en avant, à raison. Mais l’ouvrage est d’abord intéressant par le fait qu’il représente un état d’esprit américain au début du 21ème siècle, et qu’il prend acte d’une réalité : le fossé qui, déjà, se creusait des deux côtés de l’Atlantique.
On prend moins en compte un autre aspect de l’analyse de Robert Kagan à cette période, celle qui lui faisait rejeter l’idée d’une division entre « vieille » et « nouvelle » Europes. Il l’explique dans son article « Ferveur napoléonienne » pour le Washington Post. Certes, l’argumentation était défaillante : il s’attendait à ce que l’Europe de l’Est se rapproche de l’approche « napoléonienne » française, critique des Etats-Unis, à cause d’une menace russe moins importante, et d’une Union Européenne efficace dans son unification du continent. Malgré tout, l’intuition était bonne, surtout pour l’époque : il comprenait que l’idée d’une Europe de l’Est perpétuellement alignée sur les Américains était loin d’être une évidence.
Et paradoxalement, c’est la vision qu’il a pu soutenir avec passion, celle d’une Amérique forte de ses capacités militaires, jusqu’à pouvoir s’affranchir du droit international, qui explique que la « ferveur napoléonienne » pourrait, un jour, saisir l’Europe de l’Est. Et en premier lieu l’Ukraine. Kagan s’est radicalement opposé à Trump, au point d’abandonner le parti républicain, puis le Washington Post quand ce journal n’a pas voulu choisir un candidat lors de la dernière élection présidentielle américaine en date. Pourtant, c’est la vision d’Of Paradise and Power qui triomphe par le biais de l’attitude de Donald Trump. Ce président considère justement que la force américaine lui permet, en effet, d’imposer son point de vue. C’est cet état d’esprit qui explique l’échange, extrêmement tendu, entre le président Trump et le vice-président Vance, d’une part, et le président Zelensky d’autre part. Ce dernier était supposé se soumettre, parce qu’il a besoin du soutien américain pour se défendre face aux Russes, parce que Washington représente la force de frappe diplomatique et militaire et que les Européens sont faibles en comparaison. La « ferveur napoléonienne » suppose une autre vision des choses, comme l’avait compris Kagan, en citant de Villepin : « [Napoléon] porte, depuis sa chute, une certaine idée de la France, une vision supérieure de la politique. Son geste inspire un esprit de résistance… la victoire ou la mort, mais la gloire quoi qu’il advienne ». La ferveur napoléonienne crainte par Kagan dès 2003, c’est une certaine fierté, une vitalité diplomatique et militaire, une résistance, qui refuse de voir les pays européens admettre le joug d’une grande puissance extérieure. Une ferveur qui n’est pas sans rappeler la position ukrainienne.
Les pays de l’ancien bloc communiste, par le passé, ont pu avoir tendance à être d’abord pro-américains, parce qu’ils voyaient l’Amérique comme seule capable d’assurer leur sécurité. Mais la guerre contre le terrorisme telle que gérée par l’administration W. Bush et soutenue par les néoconservateurs, dont Robert Kagan, a changé la donne ; ces intellectuels ont contribué à affaiblir Washington en détournant les Américains de la compétition classique entre grandes puissances, sans aider à unifier l’Occident dans la lutte contre le djihadisme, ou même à vaincre ce djihadisme. Comme évoqué dans le premier billet, l’Amérique continue d’être la première des puissances, mais l’évolution politique, entre autres avec l’émergence de Donald Trump comme force politique, marque la reconnaissance que le moment unipolaire est passé.
Malgré tout, Trump reste dans la logique hobbesienne défendue par Kagan, parce qu’au-delà des différences entre néoconservateurs et Trumpiens, on reste face à des profils défendant une logique impériale de la puissance américaine. Combiné à un intérêt bien plus grand pour l’Asie-Pacifique, et un désintérêt pour la « vision supérieure de la politique », l’ « esprit de résistance » dont se revendique le camp ukrainien, un message clair est envoyé, à Kiev comme à l’ensemble de l’Europe de l’Est, par l’administration actuelle : leur sécurité n’est plus une priorité absolue pour les États-Unis. De fait, au nom des intérêts supérieurs des États-Unis, un « nouveau Yalta » pourrait sacrifier l’Europe orientale, qui va déjà subir durement la guerre commerciale du président américain contre l’Union Européenne.
Ce n’est pas particulièrement étonnant : on est dans une certaine continuité au moins depuis la première présidence Obama. Dès cette période, on comprend que la « guerre contre le terrorisme » a d’abord confronté les Américains au fait que même la première des grandes puissances avait des limites financières ; dès cette époque on comprend que c’est la Chine, et non la Russie, qui a les moyens d’être une autre authentique grande puissance capable d’entrer en compétition avec les Américains au début du 21ème siècle. En fait, ce n’est que la reprise de l’approche de la présidence W. Bush avant le 11 septembre. Quand le président Obama a qualifié la Russie de « puissance régionale », il annonçait déjà le désintérêt de la seconde présidence Trump pour l’Europe de l’Est, en comparaison d’autres dossiers. Et si la Russie était moins dangereuse pour les intérêts américains, alors l’idée d’un apaisement possible avec le Kremlin au nom d’une opposition commune à la montée en puissance de la Chine était déjà en germe. Le président Trump n’a fait que se saisir de l’idée, en la comparant avec la politique de Nixon face à la Chine de Mao.
Aborder l’Amérique actuelle en ayant en tête les analyses de Robert Kagan, intellectuel « faucon » représentatif d’une certaine vision du monde américaine, permet de se détacher de l’agitation autour de Donald Trump, un politicien qui sait jouer des médias, pour comprendre ce que signifie le trumpisme comme idéologie des relations internationales. Idéologie qui se place en fait dans une certaine continuité de la réflexion américaine depuis 2001. De la même manière que Robert Kagan refusait de considérer la politique menée par l’administration W. Bush comme responsable des tensions avec les Européens avant la guerre en Irak, on peut donc également dédouaner Trump de cette évolution américaine face au drame ukrainien. Si son rapport personnel à la Russie peut avoir jouer un rôle, il exprime d’abord les priorités d’une Amérique toujours impériale, mais dont les priorités sont asiatiques. Dans cette optique, une guerre de longue durée en Europe devient aussi absurde qu’a pu être la longue guerre d’Afghanistan.
Face à cette réalité, les pays d’Europe de l’Est ne vont pas avoir d’autres choix, sur le plus long terme, que de donner raison à Kagan, et de reprendre à leur compte les appels à l’autonomie stratégique européenne. L’administration Trump elle aussi, paradoxalement, donne raison à Kagan, et est même plus fidèle au discours qu’il tenait en 2003 que Kagan lui-même. Dans un monde de plus en plus multipolaire, le trumpisme compte bien utiliser sa force de frappe pour protéger au mieux ses intérêts, sans voile idéologique, sans déférence hypocrite aux Européens. Cela signifie, même pour des pays traditionnellement proches des Américains comme la Pologne, un long divorce avec Washington… et peut-être, une nouvelle « ferveur napoléonienne » au sein de l’UE.





