Israël – Iran : réflexions sur l’opération « Rising Lion »

Notes de l'Observatoire
Didier CHAUDET
13 juin 2025
two flags flying in the wind with a blue sky in the background

Cette analyse a été rédigée le 13 juin 2025, avec les informations disponibles à cette période.

Le matin du 13 juin 2025, l’Europe de l’Ouest se réveillait en apprenant que deux cents avions militaires israéliens avaient été mobilisés pour organiser cinq vagues d’attaques touchant plusieurs centaines de cibles. L’opération israélienne « Rising Lion » était lancée. Il s’agit déjà de l’attaque la plus importante sur le territoire iranien depuis la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Elle avait trois objectifs : cibler le programme nucléaire iranien ; briser les capacités de rétorsion de Téhéran (notamment ses capacités balistiques) ; enfin, au moins en partie, affaiblir le régime, en ciblant des personnages clés, notamment des militaires et des scientifiques engagés dans le programme nucléaire. Des objectifs globalement atteints. Ainsi l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz a été sérieusement endommagée. Des personnages clés du régime ont été tués par les bombardements, notamment trois acteurs diplomatiques et militaires particulièrement influents : le Major General Hossein Salami, chef des Gardiens de la Révolution, la garde prétorienne du régime ; le Major General Mohammad Bagheri, chef des armées ; et Ali Shamkhani, un conseiller du leader iranien Ali Khamenei, acteur historique de la diplomatie iranienne. Mais on sait qu’il y a eu aussi des morts civils. Dans les zones résidentielles et dans leurs alentours, les sources iraniennes parlent de 78 personnes tuées, et 329 blessées.

Face à « Rising Lion », l’Iran n’aura pas d’autre choix que de répondre. Car c’est la capacité du régime à protéger le territoire national qui a été mis en cause. À l’heure où ces lignes sont écrites, les Israéliens avaient déjà intercepté une centaine de drones lancés par Téhéran. La majorité l’a été en dehors de l’espace aérien israélien. Et cela alors que les Israéliens eux-mêmes ont pu à nouveau frapper, en plein jour, les villes de Tabriz, Shiraz et Kermanshah. Pire encore, une vidéo du Mossad, supposée prouver que des commandos israéliens ont pu agir en Iran même, a été largement diffusée sur les réseaux sociaux. Le régime ne peut pas ne pas répondre à cette remise en cause de sa capacité à assurer la protection du pays. On constate que les bombardements amènent la population à l’union sacrée, mais que cette union met sur le régime une pression supplémentaire pour répondre militairement : il est compris, dans la rue iranienne, que s’il n’y a pas de riposte, cela pourrait encourager à d’autres frappes.

Mais quels sont les moyens à la disposition des Iraniens pour répondre à Rising Lion ?  L’emploi d’acteurs non-étatiques traditionnellement alliés à la République islamique, Hamas et Hezbollah, ne semble pas crédible aujourd’hui, ces deux groupes étant affaiblis. Au mieux elle pourrait inclure les Houthis, au Yémen, dans sa future riposte. Il serait également possible de mobiliser des milices irakiennes, comme Kataeb Hezbollah ou le Asaïb Ahl al-Haq, deux groupes très liés aux Gardiens de la Révolution. Mais ils ne seraient mobilisables qu’après avoir été doté d’un armement balistique qu’ils ne possèdent pas pour l’instant. À côté de ces alliés, il y a également la capacité iranienne en termes de missiles, justement : selon les renseignements américains, au moins avant cette attaque, le pays possédait 2000 missiles, et pouvait produire jusqu’à 50 missiles balistiques par mois. Une menace suffisante pour provoquer une guerre régionale, selon les cibles que pourrait choisir Téhéran. Et si le pays se considère menacé dans son existence même, lesdites cibles ne se résumeraient pas à Israël, ni même aux bases militaires américaines.

Une autre réponse, sur la plus longue durée, serait, pour le régime, de faire l’acquisition d’un armement nucléaire. L’opération israélienne a déjà, de fait, tué le dialogue avec les Américains sur ce dossier. En revanche, elle ne pouvait pas éliminer la capacité nucléaire iranienne, au plus l’affaiblir temporairement. Un point qui semble avoir été accepté par les Israéliens eux-mêmes : ils n’ont pas essayé de frapper l’usine d’enrichissement d’uranium de Fordo, la principale du pays, au moins au moment où ces lignes sont écrites. Si l’Iran en a la volonté politique, potentiellement, malgré les attaques israéliennes, certains pensent que Téhéran pourrait avoir la capacité d’avoir l’arme nucléaire dans quelques années. Un discours qu’on a souvent entendu, pour l’Iran ou pour d’autres pays, par le passé, qui reste à prouver. Mais en prenant le Pakistan comme exemple, et l’Ukraine comme contre-exemple, il est incontestable qu’avoir l’arme nucléaire pousse l’adversaire à modérer ses actions militaires. Si Rising Lion est, sur le court terme, un succès militaire, l’opération pourrait bien marquer un tournant plus défavorable pour Israël, et la paix régionale, sur le plus long terme.

Il est clairement illusoire de penser que la situation va s’arranger sans intervention extérieure. Quelle est la position des grandes puissances face à cette crise ?

L’administration Trump est plus ambiguë qu’on ne pourrait le penser. Pour Téhéran, les Américains sont forcément co-responsables de Rising Lion. Les Américains s’en défendent. Ainsi, le Secrétaire d’État Marco Rubio a signalé immédiatement après les attaques qu’il s’agissait d’une action unilatérale des Israéliens : des paroles tenues d’abord pour éviter que la présence américaine au Moyen-Orient devienne une cible dans ce conflit. Mais au fil des heures, on constate également un discours américain soutenant l’action israélienne, Washington affirmant ayant fourni des informations aux Israéliens, et ayant été mis au courant de l’opération à l’avance. Le discours pro-israélien des Républicains confirme le sentiment d’un soutien américain à l’État hébreu. Mais la situation, à Washington, n’est peut-être pas aussi claire qu’on ne le pense. Il y avait eu une certaine résistance d’une partie de l’administration Trump à une proposition d’attaque israélienne (demandant une implication américaine) en avril dernier, pour une attaque dès mai. On sait que le mouvement MAGA, qui a porté Trump au pouvoir, est divisé sur l’idée d’une implication américaine dans une guerre au Moyen-Orient. Enfin, la Maison Blanche apparaît aussi, avec cette crise, comme ayant une capacité limitée à contenir son allié israélien. Après tout, fin mai 2025, l’administration Trump affirmait qu’un accord nucléaire pouvait être conclu d’ici quelques semaines. Il est donc possible que le discours confus et contradictoire de la Maison Blanche ait encouragé le gouvernement Netanyahou à lancer cette opération, et que Washington ne se soit aligné sur Israël qu’après les faits. Si c’est ce dernier scénario qui se trouve être le plus proche de la vérité, il y a peut-être une chance que, comme sur le dossier Inde-Pakistan, l’attitude cavalière des débuts s’estompe pour chercher à apaiser les tensions. Mais il n’est pas certain que ce qui a été possible entre New Delhi et Islamabad le sera entre Israéliens et Iraniens.

Pour la Russie, l’opération israélienne est une très mauvaise nouvelle. Après le 7 octobre 2023, Moscou a pu penser que le Moyen-Orient allait distraire l’Occident de la guerre en Ukraine. Si, dans le Sud Global, la critique du « deux poids, deux mesures » a pu être entendue, la montée des tensions entre Israël et Iran a aussi entraîné un affaiblissement de ce dernier pays. Les attaques iraniennes contre Israël courant 2024 n’ont eu qu’un impact limité : l’allié iranien était donc moins fort que prévu, et s’attendait légitimement à renforcer ses capacités de défense par ses liens avec la Russie. Un Traité de Partenariat Stratégique existe bien entre les deux nations, mais il n’engage pas à une défense mutuelle comme avec le Belarus ou même la Corée du Nord. Pire encore, l’opération israélienne a rappelé une dure réalité : l’allié russe n’a pas permis un renforcement significatif de la défense aérienne iranienne. D’ailleurs, les critiques de la population iranienne face à la vulnérabilité actuelle de leur pays visent en partie la Russie, pour cette raison. Consciente de cette réalité, on comprend qu’il était difficile, pour Moscou, de ne pas exprimer une certaine solidarité avec son partenaire iranien. Cela a été fait par la voix de Konstantin Kosachev, à la tête Comité des Affaires étrangères du Parlement russe, dénonçant l’action israélienne, et espérant une modération iranienne. Pour Téhéran, c’est trop peu, trop tard, tout en étant inacceptable pour les Israéliens et les Américains. Si une médiation est menée, demain, par une grande puissance, il est peu probable que cette puissance soit la Russie.

Quant à la Chine, elle ne peut voir Rising Lion que négativement. Son nouvel ambassadeur en Israël depuis décembre dernier, Xiao Junzheng, avait lancé une offensive de charme dans les médias israéliens, notamment. Il s’agissait d’apaiser les relations bilatérales, malgré un positionnement de Beijing plus proche de la position palestinienne sur la question de Gaza, et soutenant le droit iranien à se défendre face à Israël lors des tensions entre les deux pays en avril 2024. Mais il s’agissait moins d’une critique d’Israël que d’une approche diplomatique classique de la part de Beijing, prenant en compte l’ensemble de ses partenaires dans la région. Le réchauffement diplomatique sino-israélien était d’autant plus acquis que les relations économiques sont florissantes, au point d’avoir été une source d’agacement pour Washington. Mais à nouveau, par ses actions, le gouvernement Netanyahou mène une politique vue comme imprévisible et extrême à Beijing, mettant la diplomatie chinoise en difficulté. Ce qui a permis une montée en puissance de la Chine au Moyen-Orient, c’est son pragmatisme et son désir d’une détente régionale, plus conforme à ses intérêts économiques.

Un couple sino-américain, pourrait, peut-être, apaiser les tensions actuelles, ou au moins éviter que la situation ne devienne incontrôlable. Les Américains sont capables de se faire entendre par les Israéliens, et les Iraniens ne peuvent pas se permettre de ne pas écouter les Chinois. Ici tout dépendra de la volonté de la Maison Blanche.

Quant aux Européens en général, et aux Français en particulier, ils ne sont pas considérés comme une voix indépendante et forte dans la région. Pourtant, il va être nécessaire de se faire entendre. Comme évoqué dans la précédente Note, la question iranienne devrait être une priorité. Ici, il serait nécessaire qu’un dialogue entre membres de l’UE amène à des positions communes claires sur ce sujet afin d’avoir, peut-être, la possibilité de se faire entendre. Une Europe active pour une détente régionale pourrait trouver des alliés non seulement dans les capitales du Moyen-Orient, mais aussi à Beijing et à Washington.